Prendre en compte l’impossible - Sylvie Poinas

n°60

---

les ateliers du ri3

---

Vos contributions sont attendues : 3500 signes, c’est bien.

danielroy@wanadoo.fr ; herve.damase@orange.fr

Modérateur : Jean-Robert Rabanel

Prendre en compte l’impossible

Sylvie Poinas

En mai 2010, pour une seconde année, a eu lieu à l’Institut Universitaire de Formation des Maitres de Clermont-Ferrand un stage dans le cadre de la formation continue à l’adresse du personnel de l’éducation nationale. Intitulé « La scolarisation des enfants et adolescents porteurs de troubles autistiques », il réunissait des enseignants en Réseau d’Aides Spécialisées pour élèves en difficulté, des Conseillers d’orientation psychologues, des enseignants en classes d’inclusion scolaire, des enseignant référents. Ce stage qui se tenait durant toute une semaine était organisé dans un souci d’ouverture vers plusieurs discours, chaque professionnel parlant à partir de sa pratique et de ce qui la fonde.

Parmi les invités, sont intervenus successivement (sur deux jours) trois collègues du ctr de Nonette : Jean-Robert Rabanel, responsable thérapeutique, Jean-Pierre Rouillon, directeur, et Marie-Ange Ducloix, enseignante spécialisée. Dans un style qui lui est propre, chacun a pu faire valoir l’expérience qui est la sienne auprès des sujets psychotiques qui a priori objectent à tout projet éducatif. L’assistance a été des plus attentive pour accueillir les perles issues de la pratique. Souvent démunis face à la présence d’un sujet psychotique, chaque professionnel a été sensible à une approche au cas par cas, faisant valoir la dimension inventive de chaque sujet.

Certains points abordés lors de ces journées ont spécialement suscité l’intérêt, notamment lorsque le J.-R. Rabanel a souligné l’importance, pour chacun, de pouvoir remettre en question l’idéal éducatif lorsque l’on intervient auprès de sujets autistes ou psychotiques ; ce qui est également le cas pour les parents. Ce passage de l’impuissance à l’impossible est certes parfois douloureux, surtout quand on est formé pour transmettre un savoir établi, mais il s’avère aussi très productif quand il concerne des sujets qui ont refusés d’entrer dans la norme commune. Dès lors, le professionnel s’ouvre de nouvelles perspectives en étant sensible aux trouvailles de chacun.

Vouloir éduquer, même si c’est impossible comme nous l’apprend Sigmund Freud, cela n’empêche pas de considérer que nous avons affaire à des sujets pris dans le langage, et auxquels nous nous devons de nous adresser. L’éducation dépend aussi de l’idée que l’on se fait de l’homme !

Au CTR de Nonette, une attention particulière est portée à la façon dont chacun s’inscrit dans une temporalité qui lui est propre, chacun ayant sa façon de faire avec le savoir de l’école ; pas de pour tous, mais une déclinaison qui va jusqu’à prendre en compte le passage pour franchir le pas de la porte de la classe. Ceci apparaît comme une réelle difficulté à l’école du quartier. En présence d’un sujet autiste, tout devient plutôt énigmatique ; ce que l’on fait avec l’un, on ne peut le faire avec l’autre.

Un des intervenants, professeur d’éducation physique, a témoigné de sa pratique et surtout de sa recherche auprès de jeunes qui le mettent au travail dans le cadre d’une Unité Pédagogique d’Intégration (upi). Il a ainsi pu adresser quelques questions essentielles : Peut-on vraiment parler de handicap quand il s’agit de différence ? Comment leur faire aborder la culture de l’EPS en tant que professeur attentif à l’altérité des positions ?

Ce n’est rien de moins qu’à un changement de perspective que nous sommes ici conviés, l’enseignant s’engageant dans une recherche pour garder sa spécificité professionnelle tout en construisant une approche avec chacun de ses élèves.

Superviser le placement familial ? - Jean-François Lebrun

n° 59

---

les ateliers du ri3

---

Vos contributions sont attendues : 3500 signes, c’est bien.

danielroy@wanadoo.fr ; herve.damase@orange.fr

Modérateur : Jean-Robert Rabanel

Superviser le placement familial ?

Jean-François Lebrun

En France, nombre d’enfants relevant de l’ase sont placés en famille d’accueil. Une direction départementale de l’Enfance et de la Famille a choisi de faire appel à des cliniciens orientés par la psychanalyse pour superviser les animatrices de groupes de parole à l’intention des assistantes familiales. Ces animatrices sont pour la plupart également des assistantes familiales ou des éducatrices responsables du réseau, ayant une assez longue pratique ; elles sont dénommées assistantes familiales ressource. Ces groupes de parole offrent la possibilité de réfléchir et d’échanger sur l’accueil des enfants. Il est demandé au superviseur de « favoriser la prise de recul », « d’optimiser leur technique d’animation ».

Mères de substitution

Au fil des réunions, les animatrices rapportent, par bribes, les observations qu’elles ont recueillies. Ce sont des fragments épars, déversés pêle-mêle, et qu’il s’agit de structurer à partir d’une orientation clinique. La demande à laquelle ont affaire ces dames d’accueil, salariées, formées, consiste à se substituer au milieu familial défaillant. Elle doivent faire preuve d’une disponibilité constante. En cas de problème, elles disposent d’une permanence téléphonique. Pour souffler un peu, elles peuvent faire appel à un relai le week-end.

Saluons leur dévouement à prodiguer des soins particularisés à chaque enfant qui leur est confié, parfois nouveau-né. Avec cette volonté d’incarner une mère de substitution, c’est l’idéal de la « bonne mère » qui est mis en avant. Mais il peut être mis fin de façon imprévisible à ce grand investissement envers un enfant : main levée, réorientation, adoption tardive. Certaines, manifestement, manquent de distance face à l’accueil de l’enfant, et rien ne semble prévu pour venir tempérer leurs transports.

Le travail de supervision permet de mettre en évidence que ce qui est en jeu, c’est le statut de l’enfant dans le malaise contemporain, en tant que « condensateur pour la jouissance »1. Comment approcher ce que représente un tel parcours pour ces enfants ? Quelle est leur place dans l’Autre ? D’avoir été retiré de leur foyer parental, où régnait souvent une jouissance sans loi, les voilà ballottés d’institution en institution, avant de se retrouver en maison d’enfance, adoptés, ou bien de retour chez leurs parents ?

L’idéal de l’amour maternel

Les premiers temps de l’accueil sont parfois qualifiés « d’idylle », de « fiançailles » ou de « lune de miel ». Un « coup de foudre » peut inaugurer la rencontre avec un bébé. Une participante me demande ainsi s’il est normal de tomber amoureuse du bébé qui lui est confié, chose qu’elle n’a pas connu avec ses propres enfants. À l’objet choyé peut succéder l’objet rejeté, en un « je le rends » sans appel, lorsque la déconvenue succède aux premiers vertiges, que les symptômes de l’enfant paraissent inassimilables, insupportables.

Inévitablement se pose la question de la place de l’enfant dans le foyer d’accueil. Quel rôle symptomatique vient-il jouer dans le couple des accueillants ? Le partenaire de l’accueillante peut-il opérer comme tiers ? Avec le fantasme de l’amour maternel, quel manque l’enfant vient-il combler dans le désir de la mère d’accueil ? À quelle place se trouve-t-il assigné ?

Une dame se met à pleurer dans un groupe de parole : les parents de l’enfant qu’elle garde sont alcooliques, ce qui lui évoque l’alcoolisme de ses propres parents. Elle fait passer pour sien l’enfant qu’elle conduit chaque jours à l’école maternelle, et qui porte le prénom que son propre fils, mort en bas-âge voici plusieurs années.

Dans le cadre d’un placement familial dit curatif, Jenny Aubry se posait la question, au cas par cas, des contre-indications à l’accueil d’un enfant : « les nourrices chez qui le nourrisson viendrait combler un vide ou pour lesquelles il serait une compensation névrotique, celles enfin qui vibrent exagérément devant les malheurs de l’enfant, ne peuvent pas l’aider de façon durable »3.

Comment déloger l’enfant de son statut d’objet et lui donner accès à une place dans le symbolique ?

Accueil familial à l’abandon

Face aux symptômes de l’enfant, les assistantes familiales se retrouvent souvent bien seules et démunies. L’une témoigne que lorsque les parents viennent chercher leur fille en voiture pour le weekend, ils sont à chaque fois alcoolisés. La petite fille a peur. La décision du juge lui semble parfois incompréhensible.

Cette dame d’accueil, acquiesçant à une demande du service, prend en charge un garçon de 14 ans dont on a fait sentir l’état de nécessité. Elle accepte dans l’urgence, sans se trouver autrement informée de la situation de l’enfant. Elle apprendra par la suite, par bribes, qu’il en est à son troisième accueil et que les précédents se sont soldés par un échec. Le référent, se référant au dossier, évoque la schizophrénie. Effrayée, la dame en perd le sommeil, craignant que dans ses murs se reproduise le drame de Pau. On lui fait alors valoir la schizophrénie en tant que maladie. Elle s’en trouve rassurée, et toute question s’éteint, s’en tenant à ce qu’il prenne bien son médicament ; le côté compassionnel prévaut : « le pauv’tiot ! » Elle a néanmoins installé sur la porte de la chambre du jeune homme une sonnerie qui retentit à chacune de ses allées et venues…

Une énigme indéchiffrable

Éduquer est pour Freud un des trois métiers impossibles. Les idéaux éducatifs se heurtent en outre au réel de la psychose. Les situations extrêmes rapportées en supervision évoquent fréquemment une psychose infantile, parfois très lourde, ou l’autisme. Cependant, il se trouve que le cahier des charges définissant le rôle du superviseur exclut précisément la question du diagnostic. Certes, on voit mal qu’il puisse en aller ainsi au vu des situations rapportées : comment faire l’économie de la structure ? Quel universel de l’accueil familial pourrait-on promouvoir ? Il est permis de douter dans bien des cas du bien-fondé d’un placement en famille. Vraisemblablement, la psychose n’aura pas été repérée.

Une « énigme indéchiffrable », voilà pour Freud le sort réservé à l’enfant pris en charge en institution, dès lors que ceux à qui il est confié ne disposent pas de l’éclairage analytique. Tel est pourtant le cas de la plupart des enfants placés. Freud ajoutait que le moyen le plus accessible aux éducateurs était de « se soumettre à une analyse et de la vivre dans son être. »3

La marge de manœuvre du superviseur est bien limitée, face aux fragments épars qui lui sont rapportés. Elle constite, à chaque anecdote, à s’arrêter, s’étonner, pointer le caractère très singulier de ce qui est rapporté, demander plus de détails, proposer qu’on en reparle à la séance suivante… Faire sentir qu’il y a quelque chose à élucider. Sans cesse, il s’agit de ramener les participantes à un souci du détail pour dire la singularité de cet enfant, de mettre en avant la dimension de la rencontre, et du fait que derrière ces conduites, qui défient le sens commun, il y a un sujet qui émerge. Comment promouvoir l’éthique du sujet de la parole : cet enfant dont on vous a rapporté les symptômes spectaculaires, est-ce qu’il parle ? Que dit-il à son assistante maternelle ? Et elle, lui parle-t-elle ? Un petit de trois ans ne profère que des « oua oua » et des « miaou miaou » ; une jeune fille au seuil de l’adolescence s’alcoolise – la dame n’avait rien vu venir, « tout allait bien » pourtant ; un jeune garçon refuse de se séparer de ses excréments, il les conserve dans une boite – les boites à caca s’accumulent ; une demoiselle laisse trainer dans sa chambre, au milieu de ses affaires, des tampons périodiques usagés. Comment ne pas évoquer la psychose ?

Qu’on leur fiche la paix

D’avoir suggéré que l’on commence par laisser tranquille cet enfant pour qui le temps du repas est un moment très difficile, et qu’on le laisse se nourrir seul dans son coin, sans trop s’en occuper, a eu des effets. Il m’a été rapporté à la séance suivante que désormais il s’alimentait seul, et que ses repas étaient plus apaisés.

Nous avons aussi été amenés à réfléchir sur le dispositif très particulier – une sorte panoptique moderne adapté à la petite enfance, un œil absolu (G. Wajcman) – qu’une dame d’accueil avait mis en place pour surveiller les deux enfants qu’elle a en garde, un garçon de 6 ans et demi, « plutôt remuant », et un autre de 3 ans, « plus calme ». Au moyen d’une caméra placée dans la salle de jeu, depuis ses fourneaux, elle les observe sur un écran. Un haut-parleur permet d’envoyer au plus âgé des deux les injonctions qu’elle estime nécessaires : « Va plus loin ! Range ça ! Laisse le petit ! » Nous réfléchissons à ce qui pourrait être dit à cette dame à la caméra. La réponse n’est certes pas évidente, mais il s’agit ici d’ouvrir le champ des possibles...

1. Lacan J., Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 368. (3)

2. Aubry J., Psychanalyse des enfants séparés, Paris, Denoël, 2003p.214.

3. Freud S., Préface à la 2ème édition de Jeunes en souffrance de August Aichhorn, publié dans La petite Girafe n°29.

Le printemps aux Champs Libres - Isabelle Fauvel

n° 57

---

les ateliers du ri3

---

Vos contributions sont attendues : 3500 signes, c’est bien

danielroy@wanadoo.fr ; herve.damase@orange.fr

Modérateur : Jean-Robert Rabanel

Le printemps aux Champs Libres

Isabelle Fauvel

Une fraternité discrète

Le 18 mars 2010, aux Champs Libres, à Rennes, une soirée a réuni 450 personnes dont des représentants régionaux et départementaux remarquables : président de l’adapei 35, Directeur régional du creai, présidents d’associations de parents d’enfants autistes, associations ayant pour certaines des références de travail comme abba ou makaton, psychiatres hospitaliers, directeurs du médico-social…

Elle s’inscrivait dans le cadre de la Journée nationale de la santé mentale, et avait pour thème « Autisme : vivre ensemble ». Le premier enseignement que j’en retire, c’est que le succès de cette soirée tient à son inscription dans la cité. La psychanalyse d’orientation lacanienne nous invite à faire l’offre d’une présence dans la cité, pour tenter d’opérer, in situe, un bougé. S’inscrire dans la routine de la civilisation et œuvrer à la surprise en était l’enjeu. Le pari était donc de réunir, dans un lieu public, des personnes engagées dans le champ de l’autisme, pour qui, souvent, la psychanalyse peut se présenter comme une méthode parmi tant d’autres.

Jean-Claude Maleval et Jean-Pierre Rouillon, psychanalystes, étaient là présents, l’un universitaire et chercheur et l’autre directeur d’institution accueillant des enfants et des adultes autistes. C’est à partir de leur place respective qu’ils ont conversé. Ils ont démontré, lors de cette soirée, que le désir de l’analyste est unique. Leurs propos se sont articulés, répondus, mais jamais confondus. L’effet produit sur la salle a été incontestable ; cette conversation ouvrait le public à la joie de rencontrer dans ce dialogue des positions singulières. La psychanalyse sortait alors des cases qui lui sont régulièrement attribuées dans le discours établi ; elle ne pouvait être, ici, ni stigmatisée, ni identifiable sous l’égide d’un groupe de pensées. Deux sujets responsables et différents se présentaient à nous.

Ils se sont adressés au public dans un langage simple et ont démontré, en acte, l’accueil attentif qu’ils accordaient aux questions des familles et des professionnels. Yves Lapie, président de la Commission des Droits à l’Autonomie des Personnes Handicapées (cdaph), avait joyeusement accepté d’être leur intervieweur. De par sa fonction et son aura dans la cité, il représentait les associations de parents. Ainsi, les questions qu’il posait avaient une valeur toute particulière, se faisant le porte-parole du discours de la loi 2002 et de celle de 2005. Ses questions faisaient référence au champ politique et au contexte légal en vigueur… En honnête homme engagé, il a interrogé ces deux psychanalystes sur des enjeux citoyens dans le domaine de l’autisme.

J.-Cl. Maleval et J.-P. Rouillon, analysants civilisés, grâce à leurs talents, ont su mener l’art de la conversation, rebondir sur les questions telles que : « Que dire aux jeunes parents qui viennent d’apprendre que leur enfant est autiste ? » « Doit-on attendre l’émergence du désir ? » « Les recommandations des bonnes pratiques ? »… Cette position de fraternité discrète, cette présence attentive aux désarrois et aux questions de ceux qui souffrent ont eu un effet des plus apaisants et des plus vivifiants. Ils ont su faire apparaître le nouage qu’ils opèrent entre le politique et la clinique. Des psychanalystes pouvaient converser avec le président de la cdaph, répondre à des parents inquiets, sans faire surgir la colère et l’affrontement épinglés dans les différents rapports sous ce terme connoté de « guerre de chapelles ».

Cette soirée rennaise fut le fruit d’un long parcours : cartel, journées du RI3, conversation à Nonette en décembre 2009, travail de connexion avec la cité par l’acf-vlb, réseau des partenaires des praticiens d’orientation lacanienne auprès d’autistes. « L’être de ce collectif n’est qu’une relation individuelle multipliée »1. De nombreux organisateurs du champ freudien ont été des acteurs, cependant nous pouvons ici saluer la qualité des prestations des deux interviewés.

Du tout évaluable à la question du choix éthique : « Écouter les autistes. »

J.-Cl. Maleval a su transmettre la place qu’il accordait aux témoignages des parents d’enfants autistes ainsi qu’à ceux des sujets autistes eux-mêmes. Il ne s’agissait donc pas de faire l’apologie de la psychanalyse, mais de démontrer, en acte, par la transmission de ces témoignages, ce qu’implique cette orientation dans laquelle il s’agit de s’enseigner de la parole des sujets. Il a inscrit son propos sur un axe qu’il a ainsi défini : « Écouter les autistes. » Il a à partir de là isolé trois orientations : la cognitiviste, la comportementaliste, et les psychanalytique. Il a ensuite pu dire que si les résultats pouvaient être similaires en terme statistique, ces approches étaient différentes dans leurs démarches, les unes supposant le dressage, la psychanalyse requérant, elle, le consentement du sujet et prenant appui sur ses inventions, pouvant ainsi prendre la forme d’un jeu entre le sujet et son partenaire.

En introduisant la question d’un choix en terme éthique, il a évité l’enlisement dans des comparaisons de résultats en terme d’efficacité statistique, qu’il a balayé par ce revers de mot, « les résultats sont semblables », l’écueil du « tout mesurable et évaluable ». La dite guerre de chapelles perdait alors sa consistance du tout quantifiable.

L’expression du malaise dans la civilisation s’établit « sur l’opposition amis/ennemis qui bétonne, intensifie par là même l’aliénation subjective à l’idéal »2. Ce n’est pas au nom de l’idéal de l’efficace qu’il a desserré le nœud de la question ou d’une mise en exergue d’un combat entre des tcc et de la psychanalyse. C’est par la lecture de témoignages qu’il en a fait jaillir la différence. Pour cela, il a choisi de nous relater l’extrait d’un ouvrage d’un parent usant de punitions et du livre Écouter l’autisme3, parent utilisant le jeu pour approcher son enfant. Puis il a lu un texte de Donna Williams relatant qu’elle ne comprenait pas le sens de ces punitions.

Par ces vignettes pratiques, il a laissé la place aux sujets autistes et au choix qui engage le un par un. Tranquillement, est apparue la férocité à l’œuvre dans les méthodes comportementalistes sans que jamais la psychanalyse soit épinglée comme un idéal. Il a fait valoir que la différence entre les tcc et l’approche psychanalytique portait sur un choix éthique, qui, lui, est non quantifiable. « Il n’était pas un psy qui prêchait pour sa chapelle, m’a rapporté un auditeur, il nous a montré que le dressage était inutile. » J.-Cl. Maleval a fait passer le débat au-delà d’un effet de groupe opposant les tenants des tcc et ceux de la psychanalyse, par cette interprétation : « Écoutons les autistes. »

L’accueil de celui qui souffre :

J.-P. Rouillon a lui resitué l’histoire de l’autisme dans le champ sanitaire et médico-social. Il a rappelé qu’il y a une vingtaine d’années, nous parlions de déficience ou de psychose et que le mot autisme n’était pas utilisé. Nonette était à l’origine une institution à caractère social accueillant des enfants d’agents d’edf. L’accueil d’un garçon psychotique a mis à mal le dispositif d’apprentissage et de rééducation ; les éducateurs, démunis, ont alors sollicité le docteur François Tosquelles qui leur a répondu que « s’ils étaient en difficulté avec un sujet psychotique, il fallait en recevoir cinq » et il les a invités à rencontrer un psychanalyste. L’autisme est donc un concept moderne, a-t-il rappelé, et l’accueil des enfants psychotiques et autistes a bouleversé les pratiques dans le champ médico-social. Les psychanalystes, comme d’autres, les associations ou les éducateurs, ont participé à cette histoire ; ils n’ont pas reculé devant la tâche de l’accueil de l’insensé. Ce fut un moment important, car des représentants de l’adapei, présents dans la salle, se sont rappelés cette histoire, et cette nouveauté du mot autisme, des bouleversements des pratiques. C’est à l’occasion d’une rencontre d’un enfant en souffrance que la pratique clinique est devenue une urgence. J.-P. Rouillon, humble et délicat, a rappelé qu’il y avait bien là un réel difficile. La clinique est vivante et elle sous-tend, avant tout, une rencontre avec l’un qui s’engage et accueille l’impossible.

À la question de Monsieur Lapie : « On dit que pour les psychanalystes, il faudrait attendre l’émergence du désir ? », J.-P. Rouillon a répondu en témoignant que chacun des intervenants de Nonette cherchait à tisser un lien avec les sujets accueillis. Ce lien est souvent à réguler. C’est à partir d’une rencontre qu’un apaisement peut s’établir. Les intervenants de Nonette doivent consentir au hors-sens pour trouver le fil d’un vivre ensemble tempéré.

Monsieur Lapie a posé la question du diagnostic : « Que dire aux parents qui viennent d’apprendre que leur enfant est autiste ? » J.-P. Rouillon a rappelé qu’il connaissait le travail du Centre de Ressource Autisme et que son institution travaillait avec lui. Seulement, lorsqu’il rencontrait des parents, il devait souvent ouvrir une brèche par rapport à ce diagnostic, car il peut conduire au désespoir. Ce diagnostic peut avoir des effets ravageant lorsqu’il enferme le sujet et ses proches. Quand les parents s’adressent à Nonette, ils sont souvent épuisés, car le quotidien est difficile, ils savent que leurs enfants ne pourront ni travailler, ni se marier… Ils arrivent déboussolés car leurs enfants ne peuvent s’inscrire dans aucun discours établi d’un projet d’avenir convenu. Il a pu dire que l’accueil consistait à accuser réception de cette angoisse pour parier que quelque chose pouvait commencer, leurs enfants pourraient vivre avec d’autres, apaisés.

Yves Lapie a dit que les parents tenaient au statut du handicap car ils ouvrent des droits, des compensations. J-P Rouillon a répondu que Jacqueline Berger, auteure de l’ouvrage Sortir de l’autisme, ne souhaitait pas que ses filles soient rangées sous cette étiquette de handicap. Monsieur Lapie a conclu cette soirée dans l’élan initié par J.-P. Rouillon : « Chaque parent est différent. », ce qui provoqua les applaudissements de la salle.

J.-P. Rouillon a véhiculé dans son propos une interprétation entendue dans cette parole conclusive de M. Lapie : « Chaque parent est différent. » Chacun était, dès lors, renvoyé à la « solitude de son rapport à l’idéal »4

À la sortie, le directeur du creai, M. Yann Rollier me dit : « Il s’est passé quelque chose ce soir, des représentants d’associations de parents, virulents contre la psychanalyses, sont sortis tranquilles, apaisés. » Il souhaite que nous réfléchissions, ensemble, à une commission qu’il va mettre en place avec des parents d’enfants autistes. Il est très inquiet de la montée en puissance, dans les ministères, de l’influence des promoteurs de la méthode abba.

Quelque temps après ce 18 mars, le journal Ouest France a publié un article de J.Cl. Maleval, en page nationale…

Ce soir là, à nos épaules, une branche a fleuri.

ps : merci tout particulièrement à Alain le Bouetté, responsable du Bureau Rennes de l’acf-vlb pour les liens qu’il a su tisser dans la cité, avec les Champs Libres, et d’avoir permis à cet événement de connaître un retentissement public.

1. Miller J.-A., « Théorie de Turin sur le sujet de l’Ecole 2000 », La Cause freudienne n°74, Navarin, p.134.

2. Ibid., p.135.

3. Idoux-Thivet A., Ecouter l’Autisme, Editions Autrement, collection Mutations n°252, Paris.

4. Miller J.-A., op. cit., p.135.

Accueillir ce qui ailleurs s’éconduit - Philippe Lacadée


n° 56

---

les ateliers du ri3

---

Vos contributions sont attendues : 3500 signes, c’est bien

danielroy@wanadoo.fr ; herve.damase@orange.fr

Modérateur : Jean-Robert Rabanel

« TRACE DE TRAVAIL »

Accueillir ce qui ailleurs s’éconduit

Philippe Lacadée

Je vous propose une série en trois temps :

Temps I : Accueillir leur langue

Il est important, surtout lorsque l’on accueille dans nos différentes institutions,des jeunes patients de ne pas oublier que les mots dont nous faisons usage, ont tous une étymologie précise. Ainsi notre façon de parler et de dire des mots peuvent avoir une influence sur la façon dont nous nous occupons d’eux. On verra pour certains comment même le signifiant adolescent peut les perturber jusque dans leurs pensées et leurs corps. Dans le DSM IV nous trouvons ainsi une rubrique Troubles de la conduite qui est une sorte de fourre tout clinique où l’on trouve des cas d’adolescents psychotiques qui sont simplement présentés comme personnalités délinquantes ou antisociales. Sans que l’on ait jamais dans les cas cliniques présentés, une seule référence à leurs dires. Est seulement mise en évidence la conduite antisociale , sans aucune notion de la position thérapeutique du praticien qui ne se réfère qu’à l’application de techniques cognitivo-comportementales, et ce afin d’adapter le jeune à un schéma comportementale préétabli. Il est tout simplement demandé au thérapeute « de faire confiance au temps car il est de son côté car la plupart des patients semblent acquérir de la maturité et s’amender spontanément sans évoluer à l’âge adulte vers une personnalité antisociale ». Nous verrons comment Armand traite lui ce temps perturbé et ce signifiant qu’est l’adolescence.

Ainsi le mot Conduite vient du latin Conducere , composé de cum et de ducere qui veut dire « faire aller avec soi, dans un même lieu. » Selon le contexte,ce mot s’est modulé en accompagner , accompagner pour mettre en sûreté . L’extension du sens de ce mot s’est plutôt faîte par la valorisation de l’idée d’orientation aux dépens de celle d’accompagnement, tout en donnant aussi à ce mot le sens de ce qui peut exprimer l’idée de pousser à certains actes.

Nous accueillons donc des adolescents qui au nom de leurs symptômes, de leur handicap ont été conduits hors des lieux où ils devraient être. Quelque chose de leur façon d’être n’a pas convenu, n’a pas pu être dit de la bonne façon d’où le fait qu’on les ait refusés. On les a éconduits en les orientant vers des lieux de soins.

Econduire, lui est l’altération de escondire, qui veut dire « s’excuser, refuser, repousser », vient de Escondicere, réfuter une accusation et s’excuser , composé de condicere « conduire un arrangement » et de dicere « dire. »

Voilà ce qui peut donner un sens précis à notre action au Centre de jour La demi-lune : une idée d’orientation dans notre travail pour accompagner certains adolescents, qui de par leurs souffrances psychiques sont plus poussés à l’acte qu’au dire. Cet accompagnement ne concerne pas que les soins, il s’oriente aussi à partir de la psychanalyse, vers une éthique du dire et de la recherche. Ce lieu est un lieu d’expérience et nous tentons d’introduire aussi les adolescents que nous recevons vers cette discipline de la recherche d’une solution à inventer pour chacun. Cette recherche ne peut se faire sans savoir accueillir leur langue à eux soit ce que Lacan, nomme lalangue. Lalangue est un néologisme inventé par Lacan , qui renvoie en même temps à l’acquisition du langage et à l’imprégnation de la langue, aux sons plus ou moins articulés de l’enfant et à la physique des corps. Il renvoie plus à un usage de jouissance de lalangue propre à chacun (« j’ai le cœur ange » de Jonathan) qu’à un souci de relation ou de communication. C’est cet usage de jouissance si particulier que chacun fait de certains mots qui les isolent ou les persécutent, comme le démontre Armand. Lalangue d’Armand, illustre la jouissance qu’elle véhicule, et qu’il subit à même son corps qui s’en trouve troublé. C’est elle qui le conduit à son insu. Lalangue est donc aussi une affaire de corps.

Temps II : Ateliers d’accueil de leur langue de bois

Ces ados présentent des problèmes d’identifications, soit de nouage de leur corps à la langue qui leur procurent des effets particuliers de jouissance dans leurs pensées et leurs corps.

Ils ont du mal à traduire dans la langue du sens commun leurs émotions, c’est-à-dire à traduire en mots l’excédent de sensations immédiates qu’ils vivent en eux.

Au lieu de choisir le refoulement et la voie d’un symptôme névrotique déchiffrable dans lequel on pourrait trouver une valeur de message et y lire un sens, ils sont plutôt soumis à la volonté de ce qui leur arrive et dans l’impossibilité de médiatiser et de réfréner cette jouissance qui les déborde. Ils présentent alors des symptômes qui ont une valeur d’usage sur le versant de la jouissance et ne se prêtent ni à la lecture, ni à un déchiffrage. Ils souffrent donc de symptômes qui ne se prêtant pas au déchiffrage, les conduisent hors-sens ce qui nécessitent de notre part l’invention de stratégies pour déranger l’homéostase du bla-bla. Ceci exige une clinique sur mesure. Faute de pouvoir user du discours établi, qui leur permettait d’articuler leur désir à la chaîne signifiante d’un discours chiffrant ainsi une part de cette jouissance dans un noyau élaborable et inclus dans la langue, dans cette terre étrangère interne que Freud appelle l’inconscient, soit une Autre scène inclus en eux , ils ont du mal à se tenir dans un lien social. Ils sont pris dans un hors-discours, (Armand) directement branchés sur leur volonté de jouissance qui s’impose à eux parfois de façon ravageante, et vient troubler leurs conduites.

Ils sont souvent submergés par les conséquences de ce qu’ils rencontrent et qui leur procurent des événements de jouissance qui les débordent tellement que leur conduite en est perturbé.

Nous partons justement, de l’accueil de ce qui a été pour chacun éconduit, soit à partir de leur lalangue ce qui les a éconduits du sens commun, pour en faire la base de notre stratégie dans un premier temps au sein de notre action dans le centre de jour, et pour cela nous avons mis en place un dispositif spécial. Nous ne cessons d’inventer, de créer, et de réinventer sans arrêt la prise en charge que ce soit au niveau collectif ou du Un par un, pour que chacun consente à partir de sa lalangue de se nouer à la langue de l’Autre.

Ainsi notre travail consiste, à savoir installer des lieux comme ce qu’on nomme des ateliers dont l’étymologie vient de astelles qui veut dire «petits morceaux de bois » qui reste quand on travaille le bois.

On crée donc des lieux de travail du bois de lalangue de chacun, soit leur propre langue de bois, qui souvent les conduit hors-sens, autour de la création d’un objet. Ce sont comme des lieux de traductions où l’objet n’est pas l’adolescent, mais un accompagnement de lalangue qui le singularise, et qui là se travaille avec lui autour de la production d’un objet. Lalangue se travaille comme si elle était du bois. On s’oriente de la motérialité de lalangue tout en accueillant ses déchets, ces petits morceaux du bois de lalangue, produits, comme traces de jouissance perdue, lorsqu’ils consentent à partir de l’objet produit et extrait, à s’inscrire plus dans la langue articulée à l’Autre. Atelier compter (Jonathan),Atelier musique ( Armand).

Puis de là où il étaient, à cause de leurs troubles de la conduite, éconduits, soit en position d’exclus ou de rebuts, nous les conduisons vers d’autres lieux, où il leur est possible de nouer un certain lien social. Ainsi nous les accompagnons aussi à partir de ce qu’ils produisent ou disent vers l’extérieur que ce soit au Collège, en stage thérapeutique mais aussi au Printemps de poètes ou à un festival du court-métrage.

Nous tenons compte de la perspective ouverte par Freud si bien dite par J Lacan dans cette phrase : « La perspective ouverte par Freud sur la détermination par l’inconscient de l’homme en sa conduite. »

Temps III : Ce qui est déterminant

Ce qui vient de l’Autre est toujours contingent. La jouissance que le sujet y a trouvée est par contre déterminante. Ce qui est déterminant ce ne sont pas les dits ou non-dits parentaux comme tels, ou les dits errants rencontrés sur la scène de La demi-lune, c’est le fait que les sujets les ait investis. Ce qui est déterminant ce n’est pas le fait que telle scène ait eu lieu, ni le sens qu’elle a reçu. Cette scène peut être quelconque, sans signification particulière. L’unique déterminisme est la jouissance qui s’extrait d’une scène quelconque, ( oh le bébé) et qui se répète quand on l’évoque. C’est que le sujet ne puisse pas se séparer de la jouissance qui vient troubler sa conduite. Ce qui trouble sa conduite, c’est le fait que le sujet rencontre un dit, l’investisse en reçoive une excitation pulsionnelle, (plutôt d’ailleurs de jouissance désarrimée) qui elle le détermine en sa conduite. Ce qui le détermine vient de la jouissance qu’il en retire et qui peut lui rendre sa conduite énigmatique.

Tout de la conduite d’un homme n’est pas déterminée par son inconscient, il y a un réel indéterminé qui peut déclencher une tension qui pousse alors l’adolescent à l’agir. Diverses occurrences se font alors jour, que l’on repère comme éléments ou détails déclencheurs que ce soit l’objet regard et voix, la rencontre avec un mot qui s’impose dans le réel pour eux. Et c’est là que se situe notre travail clinique et éthique, soit repérer pour chacun ce qui déclenche en lui ce qui fait événement de corps ou de pensée qu’il ne peut contrôler afin de lui offrir un Autre de médiation possible où il pourra trouver la juste mesure d’une place toujours à inventer avec lui.

Nous essayons de déranger ce dont ils s’arrangent tous seuls : Le « Oh bébé » et le « Une sœur morte et devenu Ange. »

On essaye d’interférer dans la manière dont l’adolescent utilise sa lalangue à ciel ouvert dans La demi-lune, pour se défendre du réel, du vivant dans sa vie. La manière dont chaque adolescent se positionne comme sujet dans le monde passe par le traitement qu’il impose à lalangue qu’il subit. Nous sommes là pour faire apparaître dans le détail la manière dont un adolescent traite lalangue car cela modifie et oriente notre conduite, c’est-à-dire notre façon de les accompagner dans le langage, et notre appréhension de ce qui trouble leur conduite. Il n’y a pas d’autre noyau traumatique pour chacun « que l’apprentissage que le sujet a subi d’une langue entre autres , qui est pour lui lalangue, dans l’espoir de ferrer, elle, lalangue ce qui équivoque avec faire-réel. Lalangue quelle qu’elle soit est une obscénité, ce que Freud désigne –pardonnez moi l’équivoque obrescène, de l’autre scène. » Ce que démontre très bien Armand. Alors la demi-lune offre cette scène cette obrescène qui montre bien que l’objet est inclus dans lalangue de chacun c’est pour ça que nous accueillons lalangue de chacun soit la part de jouissance, sur laquelle nous opérons. Lalangue est obscène, obrescène, et l’adolescent fait partie au titre d’objet, res de lalangue dans laquelle il est immergé, et dans laquelle il est partie prenante. Cerner des comportements, décrire un cri, isoler des phonèmes font partie des moyens que nous avons pour cerner un traitement de lalangue propre et pour l’insérer dans une séquence qui en rend compte. Comme disait Frédéric il « faut traiter les mots », tout en me disant « Philippe, parler ça apaise les mots. »

Ainsi il peut y avoir autre chose qui fait chaîne, lorsque la jouissance se déchaîne dans la conduite, mais c’est alors à nous d’inventer une solution, afin de déranger cet agencement d’une façon souple. C’est là notre style, très bien décrit par l’adolescent qui a fait l’objet en patte à modeler, qui est sur notre affiche , ce petit homme au corps troublé, et qui ne saisit pas toujours très bien notre style emprunt de décalage, de malentendu, et maniant l’équivoque, car il y a dans notre pratique du dire quelque chose qui se distord ,dont nous servons pour ferrer le réel en jeu dans lalangue, soit l’adolescent lui-même comme objet inclus dedans: « Pourquoi tu dis des choses qui ne correspond pas »

Notre style est de ne pas reculer devant lalangue de l’adolescent, et de prendre appui sur l’articulation du sens et du son en nous apparentant au poète, c’est notre version du travail à plusieurs, faire respirer le malentendu, là où se transmet quelque chose de la pulsion. C’est là notre ligne de conduite. Cela offre alors à l’adolescent de ferrer cette lalangue à sa façon c’est-à-dire de la faire réelle d’une façon qui lui soit singulière et praticable dans la langue commune.

Quelque chose de trop - Christine Carteron - Nonette

n° 55

---

les ateliers du ri3

---

Vos contributions sont attendues : 3500 signes, c’est bien.

danielroy@wanadoo.fr ; herve.damase@orange.fr

Modérateur : Jean-Robert Rabanel

« TRACE DE TRAVAIL »

Avec cette première vignette proposée par Christine Carteron, nous inaugurons

l’Atelier électronique « Trace de Travail ».

Vous connaissez déjà l’Atelier « Évaluer tue ».

À vos claviers !

Quelque chose de trop

Christine Carteron - Nonette

Allant à la rencontre d’un père raccompagnant son fils après une fin de semaine en famille, je le salue en lui tendant ma main qu’il serre pour la première fois depuis plusieurs années. J’ai froid en cette toute fin de journée ; lui me parle du temps qui s’est rafraîchi.

Le fils, portant d’un côté son sac de voyage, se bouchant l’oreille avec son autre main, se penche sur l’épaule de son père qui lui dit : « Ah ! Alors ? On se dit au-revoir ? Au-revoir Paul-Maxime ! » Le jeune homme se faufile dans l’institution à travers le portillon que je maintiens ouvert.

Seule avec ce monsieur, je lui demande des nouvelles de sa dame. Après une exclamation accompagnée d’un très léger balancement du corps vers l’arrière, il me dit qu’elle est perturbée à propos « des produits de nettoyage ». Pensant aux produits ménagers, je lui demande si c’est parce qu’elle n’en trouve pas qui soient efficaces. Il me répond : « C’est pas ça. C’est à propos des produits de toilette de Paul-Maxime. » Puis il ajoute : « C’est disproportionné. Je trouve que c’est exagéré. D’ailleurs j’ai enlevé le mot qu’elle a écrit. Je l’ai là. » Il tapote sa poche. Je lui dis alors que si sa femme a écrit un mot à notre adresse, c’est peut-être important que nous puissions en prendre acte, car c’est sûrement important pour elle aussi. Il semble hésiter un tout petit peu, reparlant de quelque chose d’excessif, évoquant le fait que s’il le fallait il donnerait bien la moitié de sa paye pour acheter ces produits.

Je lui fais remarquer que ces produits sont en lien avec le corps, et que c’est souvent un peu compliqué pour chacun d’avoir à faire à ce qui est en lien avec le corps de son enfant. Il évoque le fait que dans un autre cas de figure, il aurait peut-être eu à lui payer du whisky, ce qui eut été d’un autre coût. À ce moment-là, il a un rire douloureux. Je redis que ce que chacun rencontre est parfois complexe. Il ponctue en disant : « Il faut bien dire que c’est parfois pas facile du tout. »

Il sort le petit billet de sa poche et me le confie. Je le lis sans faire de commentaire. Adressé à ma collègue, le mot énumère les produits de toilette mis dans la trousse du jeune homme, et dit qu’il y a eu un usage dispendieux des produits de toilette la semaine précédente, et qu’il faudrait veiller à mieux encadrer son fils lors des toilettes. Je salue alors le père de Paul-Maxime et lui demande de transmettre à sa dame notre bonjour. Je rejoins ensuite Paul-Maxime qui est entré à La Villa, puis est allé dans sa chambre et a posé son bagage sur le lit. Il parle beaucoup, les oreilles bouchées. Je prends soin en sa présence de son bagage que je range.

L’heure du dîner arrive ; je le prépare. Je sers les jeunes gens présents ce dimanche soir. Paul-Maxime dîne rapidement et sort de la salle à manger en vitesse. Je le rencontre ensuite dans la salle de bain où il a trouvé refuge, se tenant debout, ses index enfoncés profonds dans ses oreilles, proférant des paroles morcelées, entrecoupées de bruits de gorge longs et sourds que le corps semble alors accompagner de tressautements. Dans cette parole particulière et confuse, je distingue « Non ! Paul-Maxime. Non ! Hummmmmm, produits de toilette. » Je l’interpelle alors en prononçant son prénom et son nom à plusieurs reprises ; il émet un long hummmmmmm, yeux fermés, oreilles bouchées, piétinant sur place. La troisième fois, je redis son prénom et son nom et je lui propose de déboucher ses oreilles. Je dis : « Nous sommes désolées. Nous avons inquiété Mireille Roux [sa mère] en lui demandant des produits de toilette. Nous allons lui téléphoner pour lui présenter nos excuses. » Il se penche alors, débouche ses oreilles et dit « Carteron ! Tu lui téléphones quand ? » Je réponds : « Dès que nous pourrons la joindre. » Il dit alors : « Je te fais une bise ! » Je soupire un « Oh », marquant que c’est de trop…

La Chock Room - Cédric Detienne

n° 54

---

les ateliers du ri3

---

Vos contributions sont attendues : 3500 signes, c’est bien.

danielroy@wanadoo.fr ; herve.damase@orange.fr

Modérateur : Jean-Robert Rabanel

« ÉVALUER TUE »

La Chock Room

Cédric Detienne

Marie Bremond (Le feuilleton n°52) fit la connaissance de Michael dans un centre aba. Je voudrais également partager avec vous une rencontre - si l’on peut dire - que j’ai faite avec un enfant autiste de cinq ans, nommons-le Jo.

Afin d’« établir et maintenir des interactions humaines normales », il lui a d’abord été proposé dans le centre aba (l’Institut Neuropsychiatrique ucla, en Californie) un « traitement » comportemental à base de bonbons et de claques. Mais sans succès. L’équipe ne savait plus quoi faire avec Jo, comme avec quelques autres enfants dans le centre.

Un 5 juillet, Jo est emmené dans une pièce de trois mètres sur trois. Sur le sol, il y a des lamelles métalliques sur toute la longueur. Jo n’est pas seul. Un adulte est au fond de la pièce et lui ordonne « Viens ici ! », cinq fois par minute, cela pendant vingt minutes.

Cinq jours plus tard, même pièce, même ordre. À côté de la pièce, derrière un miroir sans tain, un groupe d’« observateurs » évaluent le comportement de Jo. Lorsque l’ordre « Viens ici ! » est donné, un premier observateur appuie sur un bouton (et le signal est enregistré). Si Jo se dirige vers l’adulte dans la pièce suite à cet ordre, un autre observateur appuie sur un second bouton. Un troisième observateur maintient appuyé un autre bouton lorsque Jo a un « comportement pathologique » (« colère ou stéréotypie »). Il relâche le bouton lorsque le comportement cesse. Cette évaluation permet aux « observateurs » d’affirmer que « les comportements pathologiques occupent 65-85% du temps et [que] les contacts physiques sont absents ».

Une semaine plus tard, et durant trois jours consécutifs, Jo est à nouveau emmené dans la fameuse pièce. Cette fois, des électrodes sont posées sur la peau. Ses chaussures et chaussettes sont retirées. Un adulte se place devant lui, un autre, derrière. De manière identique à la semaine précédente, l’adulte face à lui le regarde et lui ordonne « Viens ici ! » À cet instant exactement, Jo est électrocuté (par un « observateur ») jusqu’à ce qu’il se déplace en direction de l’adulte en face de lui. L’autre adulte, derrière lui, le « pousse » vers l’adulte face à lui s’il n’a pas le « comportement adéquat ». La séquence se répète une centaine de fois par jour. De même, dès que Jo tourne sur lui-même, ou utilise « un objet de manière inappropriée », il est électrocuté et un adulte lui lance un « Non ! » La charge électrique est suffisamment puissante pour être plus insupportable que l’insupportable du contact avec l’adulte.

Durant les dix mois suivants, Jo est régulièrement emmené dans cette pièce, mais sans électrodes sur la peau parce qu’à l’ordre « Viens ici ! », il se dirige enfin vers l’adulte, et qu’à l’ordre « Non ! », il arrête son « comportement pathologique ». Jusqu’au jour où Jo refuse à nouveau de se tourner vers l’adulte présent dans la pièce : l’électrocution reprend alors trois jours durant.

Jo avait cinq ans en 1964. Il fut un des premiers enfants autiste à subir les tortures comportementales conçues par I. Lovaas, le fondateur de l’aba appliquée aux enfants autistes. À partir des années 80, Lovaas modifiera la forme de sa « méthode », mais non l’esprit : l'électrocution est remplacée par « le programme d’intervention intensif ».

(Ce qui est entre des guillemets dans ce feuilleton fait référence au contenu de l’article de Lovaas I., Schaeffer B., Simmons J., 1965, « Building Social Behavior in Autistic Children by Use of Electric Shock », in Journal of Experimental Research in Personality, Vol.1)

Un cas urgent : l’autisme - Pourquoi un Forum ?

n° 53

les ateliers du ri3

Vos contributions sont attendues : 3500 signes, c’est bien.

danielroy@wanadoo.fr ; herve.damase@orange.fr

Modérateur : Jean-Robert Rabanel

« ÉVALUER TUE »

Nos collègues espagnols organisent un Forum sur « Un cas urgent : l’autisme ».

Voilà qui n’est pas sans résonner avec nos préoccupations !

Travaux à suivre donc.

Journalistes attendus pour Le feuilleton.

FORUM

Samedi 19 juin 2010
Barcelone

Ce que tait l’Évaluation






Un cas urgent : l’autisme

Pourquoi un Forum ?

Parce que la nécessité est impérieuse d’avertir des risques encourus par une évaluation chiffrée, qui veut réduire au silence le singulier de chaque être humain. Parce que la fausse science qui sous-tend l’idéologie actuelle de l’évaluation, fondée sur un usage nocif des questionnaires pseudo-scientifiques, éradique toute subjectivité dans la culture, l’art, l’université, le champ de la santé comme dans ceux de la justice, de l’éducation et du travail social. Soit dans tous les domaines qui concernent l’humain. L’usage d’une science digne de ce nom n’implique pas de telles retombées.

Si toute discipline humaine comporte une part de quantification, une exigence égalitariste n’entraîne pas une homogénéisation qui éradique la différence propre à chaque sujet, et dont les conséquences sont ravageantes pour lui. C’est ce que promeut aujourd’hui l’évaluation en instaurant une suspicion généralisée sur le savoir des professionnels, et en leur donnant la mission de produire du chiffre et des statistiques à partir du remplissage de questionnaires.

Un tel réductionnisme quantificateur condamne la pensée à l’automatisme mental.

Pourquoi l’autisme ?

En Espagne, la situation de l’autisme est devenue préoccupante. Deux projets : l’un émanant du Parti Populaire et adressé au Sénat d´Espagne, l´autre d’une association de parents adressé au Parlement de Catalogne, inquiètent particulièrement les professionnels qui depuis longtemps se vouent au traitement de l’autisme. Ces projets abordent l’autisme en termes de déficience cognitive, le réduisant à un trouble de l’apprentissage qu’il s’agirait de traiter sur le mode impératif. Sigmund Freud et Jacques Lacan ont mis en lumière la particularité de l’être parlant, qui le différencie de tout autre. Le langage humain n’est pas un code mais une structure symbolique complexe. Les mots s’articulent à la subjectivité de chacun et le lien social est empreint d’une singularité fondamentale. La psychanalyse s’oppose à un traitement de l’autisme conçu sur le modèle d’un dressage des comportements qui méconnaît de façon perverse la fonction du langage.

L’autisme ne saurait être appréhendé en termes de déficit, mais comme une position de l’être par rapport au langage et dans le lien social.

Pourquoi un Forum sur l’autisme ?

Il s’agit d’alerter sur les risques encourus à éradiquer toute dimension subjective, à faire fi du réel qui la fonde et que la science ne saurait mesurer.

Donner la parole aux professionnels éclairés par la psychanalyse atteste d’une pratique vivifiante, fondée sur une approche du réel propre à l’humain et non quantifiable. L’opinion et les politiques doivent être informés : l’autisme est une énigme, et trancher en faveur de traitements pseudo-scientifiques, c’est s’aventurer dans une terrible imprudence. Opter pour un traitement unique met en cause la liberté de choix de chaque citoyen et de leurs enfants.

Il y a une beauté du chiffre quant il se tient à distance des mots. L’évaluation impose le chiffre au détriment des mots, pour ainsi les faire taire. Mais n’oublions pas que les inconnues se désignent par des lettres.

Un Forum… parce qu’il est urgent de maintenir au cœur de l’être parlant l’énigme que l’autiste nous a appris et continue de nous apprendre à percevoir.

Traduction : Mariana Alba de Luna-Chourreu

Comité d’initiative


Carmen Cuñat (Madrid), Lucía D’Angelo (Barcelone), Elisabeth Escayola (Barcelone), Éric Laurent (Paris), Judith Miller (Paris).

Commission d’organisation


Begoña Ansorena, Neus Carbonell, Jose Castillo, Elizabeth Escayola, Pilar Foz, Gradiva Reiter, Iván Ruiz, Jose Ramón Ubieto.

Avec les auspices de


L’Association Mondiale de Psychanalyse, L’École Lacanienne de Psychanalyse du Champ Freudien, L’Institut du Champ Freudien en Espagne, le Champ freudien (Belgique, France, Italie).

Information:

foroautismo@gmail.com

Blog:

http://foroautismo.blogspot.com/

Soutien au Forum

Toutes les personnes et associations qui soutiennent ce Forum sont invitées à se faire connaître (nom, adresse, profession) à : ncarbonelli@uoc.edu