L’urgence de vivre - Valentine Dechambre – Clermont-Ferrand

n° 29


L’urgence de vivre

Valentine Dechambre – Clermont-Ferrand


Le feuilleton préparatoire aux Journées des 23-24 janvier attend vos textes aux adresses

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Paul, sept ans, m’est présenté lors d’une séance d’analyse de la pratique dans un foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance où il est accueilli depuis six mois. Chétif, le visage marqué par la désolation, il tombait constamment à son arrivée dans le foyer. La maman dit à l’équipe éducative : « Tout allait bien jusqu’à ses quinze mois, jusqu’à ce qu’il marche. Là, quelque chose nous échappait, ce n’était plus un bébé, on ne savait plus comment faire avec lui. » Paul arrive ainsi dans l’institution : laissé tomber dans ses premiers pas, dans son échappée vers la vie, vers la découverte du monde. C’est au moment de son entrée à l’école, un an auparavant, qu’un signalement sera fait sur l’errance dont témoigne l’attitude de cet enfant qui semble avoir été déposé là, sans Autre.

Avant d’arriver dans le foyer, il est d’abord hospitalisé en urgence dans un service spécialisé. Le médecin qui l’accueille diagnostique un trouble : une phobie de l’eau. À partir de ce repérage, un programme de soin cognitivo-comportemental peut se mettre en place : le bain thérapeutique. Installé dans une baignoire, l’enfant est soumis à des exercices, des scénettes au cours desquelles le volume d’eau de la baignoire augmente peu à peu, jusqu’à ce qu’il consente à « avoir de l’eau jusqu’au ventre ». L'enfant est toujours aussi triste. Il a les jambes couvertes d’hématomes dus aux nombreuses chutes à quoi l’entraîne sa marche peu assurée.

Au bout de quelques mois, l’enfant est placé dans un foyer. Quinze jours après son arrivée, Paul surprend l'équipe éducative : il ne tombe plus. Mieux : insatiable explorateur, il présente une curiosité vive à tout ce qui l’entoure ! Il questionne, s’étonne, chantonne. La jeune équipe soutient chaleureusement ses découvertes, émue de la transformation si rapide de l’enfant qui les surprend. Une éducatrice accueille alors cette parole de la mère: « À douze ans, j’ai été placée deux ans en foyer, c’est un très bon souvenir. » C’est la première fois que cette dame manifeste une émotion dans sa parole. Il y a du désir là, à l’endroit de l’Autre institutionnel. Je souligne ce point d’ancrage préalable dans le désir de la mère à l’endroit de l’institution.

Un point cependant préoccupe l’équipe : l’enfant se soumet aux exigences parfois cruelles des petites filles de l’institution, quand elles jouent à la maîtresse d’école avec lui. Cette position passive n’est pas sans résonner avec le traitement qu’il poursuit à l'hôpital, deux jours par semaine, « le bain thérapeutique ». Il est décidé, par l’institution, d’y mettre un terme. L’enfant sera surpris, peu de temps après, jouant au dentiste avec les petites filles, très investi dans son rôle de soignant... Entendons Freud : « Si le docteur examine la gorge de l’enfant ou lui fait subir une petite opération, on peut-être certain que cette expérience effrayante sera le contenu du prochain jeu. En même temps qu’il passe de la passivité de l’expérience à l’activité du jeu, l’enfant inflige à un camarade de jeu le désagrément qu’il avait lui-même subi et se venge ainsi sur la personne de ce remplaçant. […] nous avons bien là la preuve […] qu’il existe plus d’une voie et d’un moyen pour que ce qui est en soi déplaisant devienne l’objet du souvenir et de l’élaboration psychique. »1 Autrement dit par Lacan : « Toute formation humaine a pour essence, et non pour accident, de refréner la jouissance […] le principe de plaisir, c’est le frein de la jouissance. »

1. Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Essais de psychanalyse. petite bibliothèque payot, p.62.

2. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l'enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.364.


L’urgence de la re-nommée - rence Marion – L’Île Verte

n° 28


L’urgence de la re-nommée

Florence Marion – L’Île Verte


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La question de l’urgence nous invite à penser l’institution comme un lieu où les enfants peuvent se risquer à re-tracer la manière dont le langage a émergé pour eux. Il y a urgence à ce que leur effort inventif soit connu et reconnu par l’Autre, incarné par les intervenants de l’institution.

Ainsi, dans les moments de crise, Alice se sauve en courant à toutes jambes, crie ou se blottit dans un coin, apeurée. Elle tient à la main une peluche usée qu’elle brandit et fait parler d’une voix mécanique. Premier effort de civilité, elle nous présente sa peluche : « Voilà Coco. Dis bonjour Coco Lapin. Je m’appelle Alice, dis bonjour Alice et toi comment tu t’appelles ? » Accueillir Alice avec Coco a pour effet de la rassurer et de lui assurer une place. Elle dit à sa peluche : « C’est pour moi ici, on me soigne. »

Au cours d’une promenade, Alice manque de tomber dans l’eau au niveau d’une écluse. Elle est rattrapée par Philippe, mais sa peluche lui échappe et tombe dans l’ouverture de l’écluse. Du trou causé par la chute de l’objet qui déchire son être, surgit la nomination de l’urgence pour cette petite fille : « Il faut sauver ma fille ! » Dont acte, Philippe récupère et sauve Coco. Cet événement contingent introduit une coupure et inscrit une trace dans la mémoire d’Alice.

Il y avait urgence à prendre en considération son invention « Coco », objet où s’origine son être et son entrée dans la langue ; ce qu’elle me confie : « Coco, elle utilise la même langue que moi. Je lui ai appris à parler. Quand elle était bébé, elle avait crié, je lui ai donné une petite voix quand elle était une petite fille. » Alice situe dans sa peluche le trou d’où sort le cri et la voix. Elle lui a donné un prénom, Coco, première nomination qui lui ouvrira la voie inversée vers son propre prénom, Alice, qu’elle refusait comme refus de la marque de l’Autre, incarné par la mère.

Alice construit une série de fictions où Coco Lapin est renommé « Coco L. » (son patronyme) : « C’est une fille, ma fille », puis « Coco 1 » : « C’est la première fille, et moi, Alice, la deuxième ; Coco 1, ses parents l’ont abandonnée quand elle était bébé et je l’ai trouvée. Elle a retrouvé sa famille lapin de départ ; j’étais Alice 1 et je vais retrouver ma famille. Coco 1 s’était perdue, mais moi je l’ai pas perdue. Je l’ai perdue dans une rivière. » L’expérience de la chute de l’objet s’est inscrite et peut s’écrire dans une histoire.

Aujourd’hui, dans l’institution, Alice est celle qui invente des histoires à partir des contes ou des récits contemporains de mangas ou Pokémons qu’elle ré-interprète. Il y a toujours dans l’histoire un personnage qui porte son prénom. Dans l’espace littoral du récit, elle se trouve à la fois auteur et interprète. Dans l’espace de l’institution, elle a acquis une petite renommée qui laisse une place au sujet Alice. Elle consent à passer et à être appelée par son prénom. Sa voix, ses gestes, ses expressions, traversés par les affects, se sont humanisés.


Un braqueur braqué - Patrick Paquier – Service de psychiatrie de la Maison d’arrêt d’A…

n° 27


Un braqueur braqué

Patrick Paquier – Service de psychiatrie de la Maison d’arrêt d’A…


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Maison d’arrêt, quartier des mineurs… Appel en urgence du surveillant chef, auprès de P., âgé de seize ans, qui vient de dévaster sa cellule. « J’ai tout cassé », me dit-il dès que je franchis la porte de la cellule. La crise a été déclenchée par le refus d’un surveillant de lui donner une cigarette. Je l’invite à me suivre dans mon bureau.

C’est le premier entretien que j’ai avec P., qui vient d’être transféré dans notre établissement. Il m’explique qu’il avait besoin de « péter les plombs ». Cela lui arrive de temps en temps. Il ne peut pas se maîtriser. Il pense que s’il faisait du judo cela irait mieux. « Au judo, il y a des règles. » J’acquiesce. Quand il est chez sa mère, il a la solution de sortir et de fumer un joint. Ici, l’enfermement ne lui laisse aucune porte de sortie.

P. a été incarcéré après avoir braqué un commerce. Son cerveau était déréglé, me dit-il. « Je réfléchissait pas. » Alors que sa mère voulait qu’il retourne au foyer où elle l’avait fait placer, il lui a répondu : « Je vais faire un braquage, comme ça j’irais en prison. » Il dit avoir fait exprès de se faire arrêter. Serait-ce un moyen de sauver la mise lors de ce premier entretien où il crâne un peu devant le psychiatre dont il se méfie un peu ? Sans doute, car les experts en psychiatrie viennent de lui signifier qu’il a des traits psychotiques et psychopathiques. Il me demande : « Narcissique, c’est quoi ? » Je ne me mets pas du côté de l’expert et ni de l’expertise, et cela le surprend. Il accepte de revenir à ma consultation, où il livre une part de son histoire et de sa position subjective.

« J’ai toujours fais ce que je voulais. Je n’allais pas à l’école si je ne voulais pas. » Ses frères et sœurs travaillent bien à l’école. Lui, il a toujours été à part. Il a toujours été défendu par sa mère. « Dès que j’étais puni par mon père, ma mère me dépunissait tout de suite. » Le divorce de ses parents à « chamboulé sa vie ». À l’âge de dix ans, il part vivre avec son père. Celui-ci utilise son fils pour passer des plaques de cannabis à la frontière. Un an plus tard, il repart vivre avec sa mère. À onze ans, il se bat avec le directeur de son collège et il est « viré ». Il sera placé en famille d’accueil quelques mois et ensuite l’éducatrice le ramènera chez son père. Il fuguera pour retourner vivre avec sa mère. À l’âge de quatorze ans, il est arrêté pour un trafic et il est de nouveau placé en famille d’accueil. Après un vol dans cette famille, il sera mis en foyer.

Depuis deux ans, il vit au jour le jour. Il se fait exclure de partout. « On dirait que je suis déjà mort. On dirait que ma vie est morte. Je ne sais pas ce que je vais faire. La vie, c’est pas facile. On dirait que je sers à rien. » Je lui réponds que je pense qu’il peut faire quelque chose. Il me répond que dès qu’il fait quelque chose, cela se termine par un échec. Il pense qu’il ne peut pas changer et que sa vie sera toujours un échec. « Je suis comme je suis. »

L’appel en urgence auprès de détenus se révèle toujours être une urgence à entendre une parole qui ne peut être dite. Cela permet bien souvent d’éviter une récidive et d’engager un travail de parole vers une historisation de la vie d’un sujet. Il s’agit de se faire le partenaire d’un sujet, afin de l’accompagner, face à une administration pénitentiaire qui ne se règle pas sur la structure psychique des sujets qu’elle enferme.


De toute urgence - Yves Arnoux – Paris

n° 26


De toute urgence

Yves Arnoux – Paris


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Le feuilleton ouvre sa page à un témoignage qui pointe sur une question qui imprègne toute la préparation de nos Journées : que se passe-t-il quand un être parlant occupe la place de rejet dans un discours ? Nous sommes plus habitués au point de vue « clinique », quand le « patient » vient occuper cette place. Ici, c’est un directeur qui en devient ex-

DR.

Directeur dans un établissement médico-social d’une grande association humanitaire, il est brusquement invité à prendre sa retraite. Rapidement, urgemment… sans évaluation ! En effet, en orientant cet établissement depuis 25 ans avec la boussole psychanalytique, sans même faillir sur les plans financiers ou de la rentabilité, on aurait pu trouver une faute, une erreur, une mauvaise gestion, une équipe sans enthousiasme, sans désir. Même pas. De plus, prenant en compte les nouveaux semblants sociaux, il inaugurait, un an auparavant, l’ouverture d’un SESSAD de 35 places. Quelle est donc l’urgence de son départ ? Une nouvelle manière de prise en charge dont il ne tient pas compte ? de nouvelles perspectives ?

Alors que pouvait s’ouvrir une remise en question d’une pratique, s’interroger en toute concertation sur l’évolution de la pratique qu’impose la psychose infantile, s’élaborer des stratégies de « management » au regard des sujets accueillis… Eh bien, seul un intermédiaire administratif est venu dire : « Usé, trop vieux ! »

Cette violence ignore l’engagement désirant de chacun, à plusieurs, accompagnant ces enfants qui nous accaparent, nous mobilisent pour nous instruire, nous faire rire à l’occasion comme cet enfant qui, apprenant qu’il part à la retraite, demande : « Comment il y va ? en train ou en voiture ? »

Éradiquer la pratique clinique, quelle soit ou non avec la psychanalyse appliquée, revient à gérer des équipes en ignorant les sujets qu’elles accompagnent, instrumentalisées par des protocoles standardisés qu’il convient de dénoncer. Rétablir la relation transférentielle, c’est introduire du vivant avec des sujets, au cas par cas.

En conséquence, il est de toute urgence de résister et d’affirmer de la bonne manière : notre clinique est encore celle du réel.


Le tourbillon - Sabine Harckman – Antenne 110

n° 25


Le tourbillon

Sabine Harckman – Antenne 110


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Jim, six ans, fortement envahi par l’autre, traite son corps comme un objet d’expérience et représente par là un réel danger pour lui-même. Il se cogne beaucoup, tombe fréquemment, fait des sauts périlleux, s’enfonce des morceaux de craie dans les narines, scrute l’espace comme s’il envisageait de s’y jeter afin de tester la résistance de son corps. Il ne tire aucune leçon des accidents précédents ; rien ne s’inscrit chez lui.

Il se prétend invincible et cherche à le prouver. Si cette invincibilité est mise en doute, il réagit alors par des pleurs complètement disproportionnés et se retrouve totalement anéanti. C’est le cas lorsqu’il est atteint par une blessure, même minime (une griffure par exemple), qui déchire son enveloppe corporelle. Les catastrophes et les situations extrêmes, sortes d’instants de vérité, de quitte ou double, peuplent son discours : accidents, naufrages, tremblements de terre, inondations, incendies, le fascinent et le terrorisent tout à la fois.

Dans les ateliers, ce chaos, cet anéantissement est mis en scène par une destruction quasi permanente : il construit des objets, puis les casse quasi systématiquement.

D’autre part, Jim est envahi par le besoin d’être sans cesse en mouvement. À son arrivée à l’Antenne, il y a un an et demi, il se désignait lui-même comme quelqu’un qui fait des « tourbillons » ou qui doit « encore faire un tour », en effectuant, sans pouvoir s’arrêter, un parcours en boucle à travers la maison. Quand il n’est pas lui-même en mouvement, ce sont les objets qu’il tient en main qui tourbillonnent. Son attention est également secouée par la même agitation et il est rarement capable de la soutenir pendant une période prolongée. Cette emprise du mouvement est telle qu’il lui arrive de déclarer qu’il s’ennuie au moment de trouver le sommeil et par conséquent d’avoir à s’immobiliser.

Dernièrement, il apporte lui-même un éclairage nouveau qui permet de nouer les deux problématiques auxquelles il est confronté : le mouvement qui s’impose à lui et la gestion de ce corps qu’il voudrait invincible. Au terme d’une violente altercation avec un autre enfant et dans le but de souligner l’importance des faits ainsi que de leur répétition, il est séparé du groupe et est invité à se présenter chez la directrice. Il lui est proposé, afin de « reprendre son souffle », de s’essayer à rester assis deux minutes sans bouger. Alors que, malgré ses efforts et sa bonne volonté, il n’y parvient pas, il finit cependant par déclarer très clairement : « Ne pas bouger, c’est comme quand on est mort. »

Ainsi, nos tentatives d’arrêter ou de tempérer le mouvement incessant de Jim devront tenir compte de la fonction de bouclier qu’occupe pour lui le tourbillon face à l’horreur de la mort.


Gérer la violence ou traiter le passage à l’acte ? - Gérer la violence ou traiter le passage à l’acte ?

n° 24


Gérer la violence ou traiter le passage à l’acte ?

Dominique Haarscher – Le Pré-Texte, Bruxelles


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« … tant qu’une trace durera de ce que nous avons instauré, il y aura du psychanalyste à répondre à certaines urgences subjectives… » Lacan, « Du sujet enfin en question », Écrits, p.236.

Comment distinguer l’action normalisante, et parfois féroce, pour empêcher la violence d’un sujet qui n’en peut mais, en le maîtrisant manu militari ou à coup d’injonctions punitives, et l’acte preste mais calculé de celui qui est orienté par le réel ?

Quand un sujet se démolit, il faut agir dans l’urgence, il faut parfois inventer une réponse là où il n’y a pas de question, mais de l’insupportable qui surgit on ne sait d’où. C’est là que nous pouvons, par notre attention fine, repérer ce qui provoque un débordement de jouissance ravageant pour un sujet qui ne peut rien en dire, qui ne paraît même pas concerné par ce qui lui arrive. C’est en réunion clinique que l’on mettra en série les repérages de chaque intervenant et que l’on construira ainsi le cas. À partir de ce matériel, nous pourrons alors inventer des modalités d’intervention pour empêcher et anticiper l’irruption du passage à l’acte.

Ainsi, cette jeune femme1 nous a appris à tendre l’oreille et à percevoir ce qui prévient qu’elle va littéralement exploser, c’est-à-dire taper sur tous les objets autour d’elle, hurler et puis déchirer son pull, se mordre et enfin s’effondrer, épuisée. Ces crises, d’une extrême violence, se produisaient plusieurs fois par semaine. Une hypothèse émergea : il s’agit toujours de manifestations sonores produites par l’autre. C’est la forme que prend pour elle l’effraction du réel. De plus, c’est le ton de sa voix qui nous signale l’instant où il s’agit d’agir. Au point d’émergence du débordement, elle ne nous appelle pas, mais nous pouvons entendre au ton impératif et intempestif , qui n’est plus une demande, que nous devons y être à l’instant. C’est une clinique de l’urgence à intervenir. Pas question d’attendre, de la faire attendre ; il faut être là dès que le ton monte. L’instant d’après, il est trop tard et elle nous renvoie à notre impuissance face à ce déchaînement impressionnant pour tenter d’extraire l’objet. Encore faut-il y être de la bonne façon, c’est-à-dire de ne surtout pas faire consister ce qui se passe ; il n’y a rien à interpréter, par définition, dans le passage à l’acte ; le sujet n’y est pas. Il faut couper, détourner, dévier, passer à autre chose, ne donner aucun sens à ce qui arrive. Ainsi, ce sujet ne fait pratiquement plus jamais de crises parce que l’équipe a appris à y faire, à entendre et à se taire si nécessaire.

Les nombreuses propositions de formation du style « gestion de la colère pour personnes ayant une déficience intellectuelle », dans lesquelles on nous promet de pouvoir leur enseigner des habiletés d’auto-contrôle en deux jours, nous laissent pantois. C’est en 1966 que Lacan énonce ce que j’ai mis en exergue ; 44 ans plus tard, le combat continue, mais plus dur encore, parce qu’il s’agit d’abord de lutter pour qu’il y ait encore du sujet.

1. Haarscher D., « L’urgence de la coupure », Quarto n°84, 2005, p.51.


Unheimlich dans les normes « anomaliques » - Michel Neycensas – ITEP Bellefonds

n° 23


Unheimlich dans les normes « anomaliques »

Michel Neycensas – ITEP Bellefonds


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Dans ce texte, Freud part d’une enquête linguistique et littéraire. Il extrait d’un texte de Schelling cette phrase : « On appelle unheimlich tout ce qui devrait rester secret, caché, et qui se manifeste »1. Cette phrase vaut comme définition de l’angoisse. S’appuyant sur une fiction, L'homme au sable de E.T.A. Hoffmann, Freud fait un recensement de ce « quelque chose »2 qui surgit. Avec la poupée de cire qui s’anime, avec la problématique du double, avec l’incertitude intellectuelle devant des objets privés de vie, ou trop marqués de vie, Freud décline les perturbations qui relèvent de l’unheimlich à partir de la mise en jeu de la pulsion scopique.

De ce texte, « cheville indispensable pour aborder la question de l’angoisse », Lacan rend raison dans le Séminaire x, L’angoisse. Reprenant son stade du miroir pour situer l’angoisse, il fait valoir que tout n’est pas spécularisable. Il y a un reste, non spécularisable, qui, le plus souvent, « reste » du côté du sujet. En effet, l’investissement libidinal n’est pas tout transféré sur l’objet, n’entre pas tout dans l’imaginaire. Le phénomène d’angoisse surgit alors, quand ce reste « vient, par quelque détour se manifester à la place prévue pour le manque »3, et cette place prévue pour le manque, c’est la place du phallus, du moins phi de la castration. Pour que se manifeste cet « objet étrange », qui n’est pas homologue aux objets de la réalité, il faut certaines conditions, et en particulier une stimulation pulsionnelle (Triebregung) qui vient perturber l’équilibre qu’assure le moi ou son image. C’est moins la perte de cette image qui cause l’angoisse que le surgissement de l’objet à la place même qu’elle voilait.

L'unheimlich apparaît là où il devrait y avoir moins phi : « soudain, tout d’un coup », l’objet surgit, le manque vient à manquer et l’angoisse apparaît au moment où il y a « défaut d’appui que donne le manque ». Mais l’indication que donne Lacan, à la page 53 de son Séminaire, élargit la question du surgissement de l’angoisse au-delà de la structure névrotique. Quand « vient à manquer toute norme », ce peut être aussi bien la norme phallique, soit « ce qui fait le manque »4, qu’une norme fondée sur « ce qui fait l’anomalie » : en ce point de vacillation de « sa » norme, le sujet se trouve dans un rapport non voilé à l’objet et celui-ci peut surgir de manière inattendue, en provoquant une angoisse extrême.

L’unheimlich renvoie à une théorie de l’excès, du trop, trop de libido, trop de présence du désir ou de la jouissance de l’Autre. Ce trop embarrasse le sujet et se résout dans l’urgence : par un appel ou une crise, il s’invite sur la scène, ou bien la quitte, dans un passage à l’acte, devant un danger, une menace. Dès lors, la présence de l’Autre est requise, et à ce « quelque chose » qui surgit, la réponse, à chaque fois singulière, faite d’un dire, d’un acte qui font coupure, sépare le sujet d’une jouissance intraduisible.

1. Freud S., « L’inquiétante étrangeté », Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard Idées », 1976, p.173.

2. Freud S., Conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1999, p.506.

3. Lacan J., Le Séminaire, Livre x, L'angoisse, Paris, Seuil, 2004, p.53 et p.74.

4. Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne n°59, pp.95, 96, 90 et 67.