Aborder l’Autre - Michèle Rassis – Hôpital de Jour La Demi-Lune

n° 22


Aborder l’Autre

Michèle Rassis – Hôpital de Jour La Demi-Lune


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danielroy@wanadoo.fr

herve.damase@orange.fr

Un ime de la région nous demande de recevoir Mikaël, âgé de quinze ans. Les relations avec l’entourage sont problématiques ; il agresse les autres adolescents du groupe, une plainte a même été déposée après une agression sur une jeune fille. Nous décidons d’accueillir Mikaël dans notre « atelier stage avenir » à partir des quelques paroles qu’il nous adresse : « Je veux faire un stage pour travailler. »

Nous apprenons que les relations dans son milieu familial sont chargées d’agressivité et de violence. S’étant séparée du père pendant sa grossesse, la mère n’a pu faire de place à Mikaël dès sa naissance. Il a ainsi du être reçu dans des familles d’accueil, puis sa mère l’a repris avec elle avec l’accord du juge. Il est souvent mis en rivalité avec son frère qui est valorisé dans la famille parce qu’il va au collège. Sa mère dit qu’elle n’en peut plus, qu’elle a perdu confiance en lui. Elle ne l’autorise plus à aller chercher le journal parce qu’elle s’est aperçue qu’il fumait en cachette…

Il y a urgence dans cette famille : par deux fois, Mikaël en vient aux mains avec son beau-père et le menace. Il y a urgence par rapport à un risque de passage à l’acte, urgence pour Mikaël de faire coupure avec l’Autre familial où se condense sa jouissance. Mikaël sera hospitalisé à deux reprises dans une clinique psychiatrique avec laquelle nous sommes en contact.

À la Demi-Lune, nous avons poursuivi un travail avec lui. Nous avons pris au sérieux sa demande de stage, sans trop poser de questions, car si nous l’interrogions, il nous témoignait du peu de dialectique qu’il pouvait avoir avec les mots. Cela semblait vite le persécuter. Il pouvait s’agiter dans les couloirs, à la recherche d’un adolescent qu’il malmenait. L’image de la folie ou du déficit semblait le mettre à mal et le rendait agressif.

Dans la voiture, en allant chercher le journal, Mikaël nous dit : « Où on va, à l’hôpital des fous ? Non ? Maintenant ça va mieux depuis que je viens à la Demi-Lune. » Je l’accompagne alors chercher le journal à pied. Dans ces temps particuliers, il confie ses difficultés aux quelques accompagnateurs qui reçoivent ses paroles, chemin faisant d’une adresse possible avec l’un d’entre nous. Un jour, je lui dis : « Vous pourriez peut-être aller chercher le journal tout seul maintenant ? » Étonné, il m’adresse un : « C’est possible ? » « Oui, ça peut être possible, si cela se passe bien et que nous puissions vous faire confiance. » Il en sera décidé ainsi en réunion. Il ira chercher le journal seul et reviendra nous dire, fier, que cela s’est bien passé. Dans le magasin, il n’a pas posé de problème. Les vendeuses l’ont même trouvé sympathique. La directrice a seulement remarqué son empressement envers les jeunes clientes

Mikaël vient régulièrement à « l’atelier stage avenir ». Il nous dit : « Pendant le stage, je peux être tranquille, je peux être calme, parce que je me sens capable. » Un jour, dans l’institution, la voix et les propos de sa mère, qu’il veut absolument entendre au téléphone, le mettent à mal. Nous lui signifions que ce « vouloir entendre » l’a dérangé, lui, et les autres. Maintenant, il peut nous dire : « Je vous le dirai si ça me perturbe » Pour Mikaël, ces expériences de stage lui ont permis de se constituer un point d’appui, « un point d’où » il peut aborder l’autre et s’aborder d’une autre façon.


L’évaluation de l’urgence - Jean-Pierre Rouillon – CTR de Nonette

n° 21


L’évaluation de l’urgence

Jean-Pierre Rouillon – CTR de Nonette


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Dans nos sociétés qui ne connaissent plus que le présent éternel, dans lesquelles tout projet doit connaître une réalisation rapide et programmée, dans lesquelles l’efficacité est prônée au rang de valeur absolue, l’urgence semble le seul mode de traitement du malaise et du « ça ne va pas » qui convient. Lieux d’accueil de ceux qui ne pouvaient, sans exploser ou s’effondrer, soutenir ce rythme infernal, nos institutions d’accueil semblaient vouées à un autre temps, celui de se restaurer, de se retrouver, de se construire un espace et un temps qui convenait au sujet. C’est ce qui a pu nous faire croire qu’elles se situaient hors des contraintes du maître moderne, de ses calculs, de sa rentabilité, qu’une autre logique que celle de l’efficacité à moindre coût y avait cours. La mise en place de l’évaluation interne, puis de l’évaluation externe, importées des pratiques de l’industrie, est venue remettre les pendules à l’heure.

Notre temps désormais est compté, il peut se mesurer à l’aune des actions qui doivent à présent rendre compte de la réalisation de nos bonnes intentions. Ce n’est plus seulement l’urgence des symptômes, de la souffrance, du passage à l’acte qui doit régler notre temps, en y inscrivant la hâte de l’acte. Ce n’est plus la réponse à la crise qui nous oblige à nous précipiter dans une anticipation de la certitude, afin que le sujet que nous accueillons puisse retrouver des marques, en deçà de l’en-trop qui l’a bouleversé. C’est désormais une urgence de répondre à une efficacité dont seul le chiffre pourrait donner la raison. Ce n’est plus la construction en après-coup qui doit permettre de repérer les coordonnées de l’urgence, permettant au sujet de passer de l’urgence à l’invention et à la création. C’est la réponse immédiate, en termes d’arrêt, de barrage, d’empêchement, d’exclusion, réponse qui ne prend en compte que les effets et non les causes. On doit répondre à l’urgence et la faire cesser, on doit stabiliser.

Mieux que cela, l’évaluation déplace l’urgence, elle ne concerne plus le sujet, mais le dispositif d’accueil lui-même. Il doit prévoir l’urgence et savoir y répondre, avant même qu’elle se produise. Il doit s’organiser, mettre en œuvre les protocoles pour y répondre, avant même qu’elle ait eue lieu. Le must du manager contemporain, adepte des cercles vertueux de la bonne gouvernance, c’est de savoir anticiper, non pas au lieu de l’urgence, mais avant même qu’elle ne surgisse. Il ne suffit plus d’apporter des réponses quand des questions surgissent, mais savoir être performant. Une nouvelle agence vient d’ailleurs de naître, celle de la performance. En somme, il ne suffit plus de répondre au cas par cas, il faut savoir, comme nos hommes politiques, chiffrer nos performances et donner dans la statistique. Et cela devient urgent, car, sinon, nous disparaîtrons. Le maître moderne, toujours compatissant, a su nous trouver une autre urgence que celle à laquelle nous nous confrontons tous les jours, celle du réel.

Comment répondre à cette exigence de performance qui nous paraît insensée, de se situer en dehors d’un ordre de bienfait ? En ne cédant pas, justement, sur ce qui cause cette exigence d’en faire plus, d’en montrer plus : la jouissance qui est désormais au fondement de nos institutions. Ce n’est plus à partir de la charité et de la bienveillance que nous pouvons aujourd’hui faire exister un asile où accueillir l’exil du parlêtre. C’est en chiffrant la jouissance en excès, qui envahit le parlêtre, en apprenant sa lalangue singulière, en inventant, au un par un, un dialogue qui ouvre à l’invention, celle de son style propre. En somme, au moment où les semblants s’emballent, il est de plus en plus urgent de s’orienter à partir de la seule balise qui vaille : le réel.


Les urgences de Marianne - Véronique Valls – Hôpital de Jour de Podensac

n° 20


Les urgences de Marianne

Véronique Valls – Hôpital de Jour de Podensac


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Lors de nos rencontres avec Marianne, la tonalité des premiers échanges est souvent annonciatrice de ce que sera la journée, chaotique ou plutôt apaisée. Parfois avenante, ouverte à la conversation, demandeuse de travail et appliquée, Marianne se présente également comme « une jeune fille en colère », aux prises avec un monde peuplé d’autres qui lui causent préjudice.

Le trop de présence, la voix, les corps qui bougent, les dires font souvent effraction dans son équilibre précaire. Happée par les autres, dans un transitivisme qui lui laisse peu de marge de manœuvre, Marianne fait feu de tout bois. Les injures se retrouvent dans sa bouche et la colère l’habite au-delà d’un évènementiel qui pourrait avoir valeur de signification. Ce moment de bascule peut se lire sur son corps. En quelques secondes son visage souriant devient alors ravagé, sa parole arrêtée par le surgissement d’un réel qui vient trouer la chaîne signifiante. Au mieux, l’injure est là, qui nous « traite » dans une ultime tentative de mise à distance pour préserver son être. Marianne peut aussi se déchaîner. Les cailloux volent, éclatent les vitres, à l’image de la dislocation corporelle.

Demander qu’elle puisse en dire quoi que ce soit majore souvent la « crise » et fait enfler son « Je suis en colère ! » Parler bas lorsqu’elle parle haut, répondre à coté lui permet souvent un branchement possible à ses objets pacificateurs (tricot, jeux de cartes). Bien qu’elle ne soit pas en mesure de subjectiver ce qui lui arrive, ces activités lui procurent alors un autre mode de satisfaction qui l’autorise à nouveau à être en lien avec les autres.

Le corps de Marianne est le support de nombreuses plaintes. Ce corps la fait souffrir et elle nous met en demeure d’y répondre. Et c’est précisément parce qu’elle nous presse d’y répondre que nous redoublons de prudence.

À l’urgence du sujet, nous répondons par des interventions délibérément mesurées. Ceci dans le souci d’écarter un trop de réassurance banalisante que Marianne entend comme un aveu d’indifférence radicale, voire de désir de mort à son encontre - « C’est ça, tu t’en fous de moi, je peux crever ! » -, ou un trop plein de sollicitude qui majore alors l’angoisse et ne lui laisse comme seule issue que les dérives de l’imaginaire et la flambée des affabulations.

Marianne s’est longtemps présentée comme un garçon manqué. Rare fille parmi les garçons de l’hôpital de jour, elle ne dépareillait pas dans le choix de ses tenues vestimentaires sportives emblématiques des joueurs de foot favoris. Ces tenues garçonnes lui ont permis de trouver la « tenue » de son corps et l’ont autorisée à jouer sa partie avec les autres. De cet habillage du corps qui en passe par le semblant et le support identificatoire à des vedettes connues de tous, Marianne semble en avoir extrait « une certaine brillance » qui, à défaut de la faire fille, pouvait élever son corps au statut de « vivant ».

Dans l’institution, Marianne s’est saisie de différents ateliers et de la présence des femmes pour tenter de localiser quelque chose qui puisse la désigner comme une fille et faire de son corps un objet de discours. Par le biais des signes extérieurs de féminité qu’elle prélève sur l’autre, les bagues, les vêtements à la mode, Marianne fait la fille, faute de l’être. Mais, sans arrimage symbolique du fait de la forclusion, ses constructions sont toujours susceptibles de se défaire. Sans assurance jamais, elle questionne les femmes de l’hôpital de jour. Où trouvent-elles leurs vêtements ? Comment font-elles pour marcher avec des talons ? Mais ce qui du sexuel ne peut se représenter revient toujours avec fracas.

Récemment, Marianne a sollicité un rendez-vous qu’elle déclarait « urgent » pour m’annoncer : « À quatorze ans, je ferai un bébé ! » Il y avait urgence en effet pour elle à traiter l’irruption d’un « bébé » à venir dans son entourage proche. Le long dialogue qui s’en suivit a pu alors faire pour elle effet de précipité dans le discours, en lieu et place d’une précipitation dans le passage à l’acte.


Lettre urgente - Patrick Roux – ADIR, Toulon

n° 19


Lettre urgente

Patrick Roux – ADIR, Toulon


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Émilie va avoir 18 ans, elle est sur le départ. Elle a visité un foyer et en est revenue enchantée. Une place lui est réservée, nous dit-on. Cependant, la date d’admission est reportée de loin en loin. Au fil des mois, cette attente prend l’allure d’une promesse non honorée, ce qui n’est pas sans exaspérer l’équipe. Émilie, de son côté, va très mal. Elle multiplie les passages à l’acte : morsures, gifles, agitation, demandes irrecevables... Elle répète interminablement « Palasse », le nom du foyer visité et « promis », comme si elle l’avait immédiatement adopté. Tout le monde interprète ce mal-être comme un vécu d’impatience : il tarde à Emilie de rejoindre Palasse.

Sur la structure de jour, des lettres sont écrites et remises à Émilie, donnant consistance à cette supposée attente. Lettres que livre Émilie, dès son arrivée au Centre d’hébergement, dans une grande excitation. Il peut lui arriver de déménager - au sens propre. Le signifiant de son prénom passe alors dans le réel. Elle tire obstinément son lit hors de sa chambre en scandant « É-mi-li, Cin-di », nom de sa camarade de chambre. C’est le seul moyen - peu économique - qu’elle a trouvé pour expulser l’en-trop de jouissance. Comment répondre à cet état d’urgence ? Comment calmer cette agitation soudaine ?

La lecture d’un cas va nous aider à trouver une solution. Il y est question d’une adolescente sur le point, elle aussi, d’être orientée vers une institution et qui traite la question de la séparation. Elle le fait par le découpage de papillons en papier. Sur chacune des ailes, rapporte l’analyste, elle inscrit les lettres M et N. Il s’agit d’un traitement par la lettre - non pas par le courrier - de l’ambivalence soulevée par le départ. Nous sommes frappés par le fait qu’Aurélie, à la différence d’Émilie, dispose pour ce traitement d’un binaire : le M et le N. Émilie, en revanche, ne peut pas s’appuyer sur cette batterie minimale. Palasse est un signifiant tout seul. Palasse la concerne dans son être et le signifiant S2 vient répondre du côté de l’équipe, en recouvrant de sens cette énigme. Si Émilie est clouée sous ce signifiant, faut-il lui donner consistance ? Mettre en question cette interprétation univoque (l’impatience d’Émilie), lors d’une réunion clinique, a permis de sortir de l’état d’urgence. Voici comment : lorsque la lettre suivante nous parvient, faisant encore une longue plaidoirie pour le départ, elle est à peine regardée, puis déchirée sur le champ et mise au panier. Pierre trouve là une façon, radicale mais efficace, de se décaler du chœur de lamentations et permet ainsi à Émilie de s’en dégager. L’apaisement qui suivit a confirmé que c’était bien l’excès de sens qui encombrait Émilie. Ici, le traitement par la lettre d’Aurélie, rapporté par une intervenante de l’Hôpital de jour Bleu soleil, nous a aidé à nous orienter.

La trouvaille d’une solution par un membre de l’équipe, ou par le sujet lui-même, vient généralement valider, après coup, la justesse de la construction faite en réunion clinique. L’objet persécuteur est, en l’occurrence, une lettre. C’est en la considérant ainsi, comme chargée d’un en-trop, asémantique, et non plus comme un objet à interpréter - ce dont un éducateur a tiré conséquence - qu’Émilie s’en trouve soulagée.


Un cas d’urgence - Maryse Roy – Hôpital de Jour L’Île Verte, Toulenne

n° 18


Un cas d’urgence

Maryse Roy – Hôpital de Jour L’Île Verte, Toulenne


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Pour la plupart des enfants que nous accueillons à l’Île Verte, l’urgence se présente sous les modalités d’un corps errant, projeté comme un électron libre avec pour seule limite la présence des autres corps qui se télescopent, se heurtent ou s’ignorent. Nous pouvons évoquer l’étymologie du latin classique urgere : « pousser, presser ». C’est de cette urgence dont ces enfants témoignent lorsqu’ils sont soumis à quelque chose qui pousse, qui presse et qui ne trouve ni limite ni traduction ; pas d’objet hors corps, pas de lieu, pas d’habitat pour faire abri, avec pour conséquence une délocalisation radicale. Nous sommes alors requis de répondre à cette détresse de l’enfant, alors même qu’il refuse ce que nous lui offrons, c’est-à-dire la présence de quelques-uns : adultes et enfants dans le petit groupe d’accueil du matin ou l’atelier de l’après-midi.

Jules erre dans une déambulation incessante, il est parasité par une pulvérisation du langage qui défile métonymiquement sans point d’arrêt, les slogans publicitaires succèdent aux interjections, les mots animent le corps. Jules est perméable à l’entendu de ce qui se dit sans qu’aucune signification ne se fixe.

Jules vient d’entrer à l’Île Verte, auparavant il était chez lui avec sa maman et son papa qui ne travaillent pas. Un début de scolarité s’est rapidement soldé par un arrêt, et pourtant Jules sait lire, ce qui fait d’ailleurs la fierté de ses parents qui ne savent pas comment leur enfant a appris à lire, « certainement avec l’ordinateur ». Grâce à la machine, Jules sait lire sans passer par l’Autre de la demande et du désir, dès lors il est lecteur de ce qui est écrit, c’est-à-dire que cela se lit en tant que c’est écrit, mais cela se lit sans qu’il y ait un sujet pour le lire.

Jules est résolument seul, enfin pas tout à fait, car il n’est pas séparé de celui dont il réalise la présence, le père : un père « au boulot », un père qui fume sa clope, un père au téléphone… Nous étions prévenu, Jules ne s’était-il pas présenté ainsi : « Je suis Jules 5 ans, je travaille lundi mardi mercredi 4H 5H 8H, je me couche à minuit, je me réveille, il est 5H, non 5H30 », mais cela le laisse sans recours. La présence des enfants lui est insupportable. Dès qu’il en croise un, il l’insulte et parfois le coup fuse : « C. de ballon » ; « C’est comme ça qu’on parle et mon père, il parle comme ça, t’as compris, hé le petit il a compris. »

Jules n’a pas de représentation qui lui permettrait de répondre de sa présence d’être parlant, il n’a pas le recours de l’image qui lui permettrait de reconnaître dans l’autre son semblable. L’institution révèle l’étranger qu’il est à lui-même et provoque l’insulte. Nous prenons la mesure de la responsabilité qui est la nôtre, il y a urgence en effet à trouver avec Jules les voies d’une issue

Nous avons traité le père envahissant avec considération, mais nous avons dit que nous accueillons les enfants à l’Île Verte et les parents seulement lorsque nous leur donnons rendez-vous. Nous avons accueilli Jules dans sa langue, c’est-à-dire que nous n’avons pas cherché à y mettre de l’ordre ou à donner du sens.

Accueillir, mais ne pas en remettre, prêter une présence, savoir plutôt offrir l’égrenage du comptage des chiffres et faire silence sur tout autre signification sont les voies pour une issue. Jules sait qu’il peut compter sur nous. À la fin d’une journée particulièrement éprouvante pour lui, Jules me rejoint dans le bureau : « Tu as écrit les chiffres, avec les chiffres on ne va pas se perdre, j’avais 5 ans je suis venu à l’Île Verte. Quand tu auras 10 ans, j’aurai 25 ans et je vous raconterai de belles histoires à toi et à Carole. »

On peut lire la suite de ce texte dans le numéro 284 de La Lettre mensuelle de janvier 2010.


L’urgence d’une invention - Myriam Perrin – IME La Passagère, Saint-Malo

n° 17


L’urgence d’une invention

Myriam Perrin – IME La Passagère, Saint-Malo



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« Caïd », « provocateur », « bagarreur » sont les signifiants qui épinglent Bastien, quinze ans. Les passages à l’acte sont massifs : il frappe sans limites et insulte celui qui passe. L’urgence est de saisir l’événement déclencheur du malaise et cerner ce qui l’arrête.
Première séance : sur un versant persécutif, il dénonce les autres, un en particulier, et rapporte des scènes de bagarres et d’histoires d’une violence majeure, témoignant d’une jouissance identifiée au lieu d’un Autre absolu, armé de haine et d’une volonté de destruction dont le sujet pâtit, sans s’en plaindre. Je ponctuerai ainsi : « Quelle violence autour de vous, c’est pas marrant. » Le jour suivant, Bastien est en pleurs. Il m’adresse un : « J’en ai marre », redondance signifiante avec la fin de séance, qui permet de parier sur le signe d’une présence que donne ce sujet pour obtenir qu’elle soit mobilisable par une articulation signifiante. « Il m’a encore traité, il m’a dit que je pue, que j’avais qu’à d’aller me laver, mais je me lave moi ! » Bastien, branché en direct sur l’Autre, sur sa jouissance, par le biais de la voix, est soumis à la littéralité du signifiant. C’est par le biais métonymique du « c’est pas marrant » à « j’en ai marre » qu’il est désormais autorisé à se plaindre de cet Autre dont il est l’objet. Pour parer au défaut du condensateur phallique, je lui propose plusieurs expressions, du type « Ça rentre par une oreille, ça sort par l’autre », afin d’introduire un écart pour contrer son Autre, relocalisation signifiante avec une parole de la langue commune qui ne l’engage pas, ni ne le soumet à répondre aux voix. Je tenterai aussi de décompléter celui en place du persécuteur avec cette formule : « Il a vraiment de drôles d’idées », pour mettre à distance l’insulte et réduire le risque de passage à l’acte. Bastien s’apaise, son corps se re-saisit.
Les jours suivants, il fait état différemment des insultes : « On m’a traité de voleur » ; « Je serais au courant quand même si j’avais fait des conneries. Je les laisse parler et puis c’est tout. » Les conflits s’apaisent.
Bastien témoigne alors, qu’avec son père, fan d’un boxeur international déchu de son rang, ils regardent les vidéos des combats d’antan. À défaut d’une parole paternelle qui normaliserait la jouissance, Bastien a alors inventé sa solution qui consiste à classer la fratrie selon la force de combat de chacun, qui doit défendre qui, invention précaire pour mettre à distance l’Autre auquel il a à faire. En effet, il raconte un ancien épisode délirant : il a été battu et dépouillé par des inconnus alors qu’il allait chercher du pain, le laissant tout nu dans la rue. Endosser l’habit du héros déchu du père est ce qui lui a permis de tenir debout face à son Autre féroce !
Puis, furtivement, Bastien dit aller à la pêche. Il consent à m’enseigner et racontera son savoir-faire en eaux douces. Il insiste aussi sur sa gentillesse envers son frère qu’il a emmené avec lui. Un mois plus tard, il a pêché « une anguille énorme », convoitée par tous les pêcheurs du coin. De cette identification imaginaire, « être un pêcheur », et ce point d’où il peut se voir aimable, il se soutient. Ainsi, quand l’agitation grandit, il part à la pêche.
D’autres inventions suivront…

Urgence d’attendre - Mariana Alba de Luna – Hôpital de Jour d’Aubervilliers

n° 16


Urgence d’attendre

Mariana Alba de Luna – Hôpital de Jour d’Aubervilliers


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Il est là sans rien dire, tête baissée, presque pétrifié. Sa mère l’amené à la consultation car il était urgent pour elle de parler à quelqu’un, pour dire que son enfant ne parle pas, qu’à l’école ça ne vas pas. Elle, empreinte de peur et de honte dans le regard, veut dire, en s’excusant, sa crainte que son fils ne soit pas « normal », qu’il soit « gogol », comme disent les enfants de son école. Samir, le corps désarticulé, choisit de se taire. Comment alors accueillir cette urgence des paroles de la mère et de silence de Carlos ? Quelle position prendre face à ce qui dans le réel les déborde et renvoie chacun à son insupportable ?

Dès le premier rendez-vous, je prends le pari de recevoir Carlos seul, ensuite sa mère. Cet enfant de douze ans à une démarche lente et particulière. Il accepte de me suivre. Dès le départ, il faut ralentir la cadence. Carlos habite un silence, qui est fait d’un non regard mais d’une écoute de ce qu’on a à lui dire. Je pose quelques questions auxquelles, sans me regarder, il marque sa présence d’un petit balancement de tête. Je suis impressionnée par la force de son silence. Il fait signe, mais ne laisse sortir aucun son de sa bouche. Il me laisse ainsi savoir qu’il ne sait pas pourquoi il est là, qu’il va à l’école en 5e et que parler est très difficile. Je lui dis qu’en effet, parler, ce n’est pas toujours facile et que les mots font parfois peur. Il est d’accord pour revenir me rencontrer. La mère m’apprend ensuite que son fils lui dit « avoir honte ». Depuis longtemps il est « très timide » et qu’il ne parle qu’avec elle et les membres de sa famille. Il est un peu solitaire et « ne demande jamais rien ». Récemment aurait été diagnostiquée une maladie musculaire dont elle ne sait pas le nom, « fatigue musculaire ». « Il se fatigue. Il s’accroche à moi pour marcher dans la rue. » Elle ne demande pas plus aux médecins, elle a « honte », s’en excuse sans cesse.

« Peut-être avez-vous peur ? » « Oui, j’ai peur pour mon fils madame. J’ai peur qu’il soit gogol ! » « Gogol ? » « Oui, fou ! À l’école, on l’appelle comme ça ! » Carlos est le septième enfant, « le petit », « le dernier », il est venu par « surprise ». La mère dit l’avoir toujours surprotégé, s’être dit : « Il est là, il est là. Dieu le veut. » Ses autres enfants lui disent que si Carlos est comme ça, c’est de sa faute. Elle en vient maintenant à se le demander. Elle souffre du silence de son enfant, dit qu’il est timide, comme elle quand elle était petite. « C’est comme ça chez nous. Il ne faut rien demander ! Rien prendre sans demander ! Ma mère me l’a enseigné. » Elle a reçu un mot de l’école. Un professeur a puni Carlos car celui-ci lui aurait donné un coup de pied !

À l’école, il s’agite et quand maintenant il n’en peut plus, il cogne contre le mur, donne des coups de pied. L’enfant dit à sa mère, dans le secret de leurs confidences : « Ce n’est pas ça maman. » Carlos s’explique. Il allait tomber en marchant derrière le professeur, et aurait touché, sans le vouloir, la jambe de celui-ci. À l’école, cela ne peut pas se dire, cela ne semble pas pouvoir être entendu.

Au deuxième rendez-vous avec l’enfant, je dis très peu, presque rien. Il me semble que dans un premier temps il est urgent de laisser s’inscrire la temporalité propre au sujet, qu’il m’indique comment faire une place à ce qui ne peut pas se dire et qu’insiste. Le temps de comprendre, le temps de loger ce silence et cette honte dans lesquels il est pris. C’est un travail à minima qui commence. Un lieu de parole est ouvert. Beaucoup reste à entendre, très peu à dire, le temps qu’il faudra.