Urgence de la poésie - II- Le geste de rupture - Philippe Lacadée – La Demi-Lune

n° 15


Urgence de la poésie

II- Le geste de rupture

Philippe Lacadée – La Demi-Lune


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herve.damase@orange.fr

Faisons ici le pari d’inviter nos institutions, qui s’orientent de la pratique à plusieurs, à être à la hauteur de l’inconscient de ses membres face au « dérèglement de tous les sens » auquel sont soumis nos jeunes. Faisons valoir, dans ce qui de la pratique d’évaluation voudrait régler tous nos sens, ce qui, du non-sens, du réel qui nous oriente, peut surgir d’un acte de parole, soit « la poésie objective », et faisons le entendre.

Ces deux expressions sont de Rimbaud. Nous pouvons lire la dernière dans une de ses lettres à Georges Izambard, son maître de rhétorique, datant de mai 1871 : Le coeur supplicié. Il l’utilise une seule fois. Dans cette même lettre, il nous dit qu’à l’avenir, lui, qui se disait aussi « pressé de trouver le lieu et la formule », sera un travailleur : « Je serais un travailleur : c’est l’idée qui me retient ».

Permettez-moi de voir là, aussi, en ce geste de rupture de la création de « la poésie objective », ce que Rimbaud nous dit dans Une saison en enfer : « Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l’ai trouvée amère. - Et je l’ai injuriée. » Je renvoie ici à ce que Lacan dit de l’insulte dans « L’étourdit » : « être du dialogue le premier mot comme le dernier (conféromère) », une touche du réel.

Le travail dans nos institutions peut justement ne pas être amer de faire entendre cette « poésie objective » qui surgit dans l’urgence de l’agir de certains, si on sait les inviter à être les travailleurs de « la poésie objective » enfouie dans leur agir déréglé.

Ce geste de rupture introduit dans notre modalité de travail fait surgir de telles énonciations dans le ballet de l’institution. Isabelle Capdeville, dans Le feuilleton n° 11, témoigne fort justement avec Albert de ce geste de rupture capable d’introduire dans nos institutions une atmosphère de « poésie objective ». Ainsi Albert est-il dans le jardin où il s’agite, entraînant les autres, dans « un dérèglement de tous les sens », prêt à en découdre. Il s’estime l’objet d’une injustice dont il serait victime. Alors il s’empare soudain du balai de Sylvette et gesticule avec, menaçant ses camarades. On pourrait faire jouer là le rappel du règlement du sens. Le balai est un objet dont l’usage appartient à Sylvette. C’est alors qu’Albert fait une trouvaille. Ce balai, il ne peut le rendre, car il appartient à sa famille depuis plusieurs générations. Et c’est là qu’Isabelle introduit son geste de rupture, saisissant là, dans une sorte d’urgence première, cette proposition, et l’élevant à un acte de « poésie objective ». « Je serais celui qui écrit cette belle histoire. » Il en devient comme Rimbaud le travailleur capable d’en faire un article pour le Mad News : « L’histoire du balai et du fusil et plein d’autres choses qui appartenaient à la famille B ». Il s’accouple ainsi à la Beauté du réel, là où comme le dit Rimbaud à Izambard : « Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire on me pense. - Pardon du jeu de mots. Je est un autre. » Pourrait-on risquer là une institution où chacun peut dire comment son « Je est un Autre ». En tout cas là, dans cette courte vignette, Albert et Isabelle se révèlent être des partenaires à la hauteur de l’acte passeur de la poésie objective de ce moment surgi dans l’urgence ?


Usage de la coupure - Luc Garcia – Paris

n° 14


Usage de la coupure

Luc Garcia – Paris


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Un garçon, accueilli au CTR de Nonette, est assis sur une table, voisine d'une armoire de laquelle sort le son d'une radio brouillée : le curseur est placé entre deux stations, précisément là, ce qu'il a choisi exactement. Il alterne des cris bas et des instants d'égarements pour lesquels on lui dit qu'il existe des endroits dans l'institution à l'occasion de ces activités intimes. Ce brouillage de la radio est absolument choisi à ces moments là où le sujet s'adonne à une satisfaction finalement assez discrète, mais publique.

Physiquement, la radio impose un rythme qu'il est difficile de suivre, puisque le brouillage, bruit de fond, n'est pas une onde ordonnée, mais un enchevêtrement de coupures répétées dont l'alternance est aléatoire. Choisir la radio brouillée, c'est écouter la modulation de fréquence la plus extrême. L'usage original de ce garçon de la modulation de fréquence est un usage strictement privé, qui nous en apprend cependant sur le traitement de l'urgence.

En ce sens, l'urgence n'est pas un fait de chronomètre mais une conséquence du rapport de chacun à l’usage de la langue. Pour les physiciens, par exemple, systématiser les modulations de fréquences aléatoires est un vrai casse tête, car elles ne procèdent pas d'un ordonnancement mathématique. Si l'on en reste à la conception physique, l'urgence s'appelle accélération, et le souci pratique une pure conception utilitaire, que nous connaissons sous le nom de dressage, de réflexe. Or, pour ce garçon, si l'urgence est une règle d'usage physique, c'est de son usage à lui. Et si son usage de l'urgence du brouillage est corrélé à une jouissance, il nous faut trouver une autre propriété des fréquences brouillées, pour que d'une urgence se dégage un élément utilisable dans le champ clinique.

Un déplacement serait de remarquer qu'un brouillage, c'est une multiplicité de coupures. L'urgence est un fait de désarticulation. On peut entendre les cas d'urgence comme ces cas qui nous obligent à nous mettre à l'heure de la coupure. L’urgence de ce garçon n’est pas la nôtre, et, à vouloir l’ignorer, nous risquons de rentrer dans un malentendu ravageant.

La rencontre avec certains sujets m'a souvent conduit à une extrême lenteur dont ils sont plutôt reconnaissants, puisque c'est un terrain qui leur convient assez bien, compte tenu de l'originalité de leur usage de la coupure. Cette multiplicité des coupures, c'est finalement quelque chose qui conduit à la lenteur. Nous serons toujours moins lents qu'eux. Néanmoins, nous pouvons introduire des coupures dans notre usage de la langue. D'ailleurs, lorsque le hors-sens pointe dans la pratique, le résultat est assez net : il n'y a pas d'emballement, mais le consentement à la coupure, avec des changements stupéfiants : tel sujet s'habille d'une seconde à l'autre, tel autre s'assoit sur une chaise pour faire un dessin, tel autre encore dit bonjour alors que sa pratique sociale de la salutation était jusqu'alors modérée. En revanche, à suivre de trop prés le sujet, le coller au point de son urgence, alors le décollement, en retour, sera violent : logique, puisque nous n'avions rien coupé.


Urgence / USA - Michel Neycensas – ITEP Bellefonds

n° 13


Urgence / USA

Michel Neycensas – ITEP Bellefonds


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Max a sept ans lorsqu’il saute par la fenêtre de sa chambre. C’est sur ce passage à l’acte que s’ouvre l’article de Mary Carmichaël, publié dans un numéro de Newsweek paru en mai 2008 et intitulé « Bienvenue dans le monde de Max ». Elle y déplie ce qu’aux États-Unis il est convenu d’appeler le trouble bipolaire.

L’histoire clinique : venu au monde avec une malformation cardiaque imposant interventions chirurgicales et hospitalisations, Max, dés les premiers mois, ne cesse de crier, de hurler, de se taper la tête contre les murs. Vers un an, il se bouchait les oreilles, mais marchait et faisait des phrases. Son état laissait médecins et pédiatres perplexes, jusqu’à ce qu’un psychiatre fasse le diagnostic : Max souffrait d’un trouble bipolaire, il était l’un des 800 000 enfants présentant un tableau associant excitation, dépression et labilité des émotions. Mais le diagnostic en est rarement effectué. Les traitements médicamenteux existent, mais on ignore leurs mécanismes d’action et leurs effets sur l’évolution du cerveau. Il n’y a pas d’études à long terme mais, non traités, les effets de la maladie sont désastreux, l’issue en étant le plus souvent le suicide. Prescription donc d’un premier régulateur de l’humeur dés l'âge de deux ans qui sera sans effets, un antipsychotique prend le relais. Quelques mois plus tard le même spécialiste « enrichit » le diagnostic : Max souffre d’un syndrome de TDHA, « c’est grave et incurable ». L’article explique que les scientifiques situent les causes des troubles bipolaires dans l’amygdale, siège des émotions, celle-ci présente une trop grande activité au contraire du cortex préfrontal, siège de la pensée rationnelle, qui, lui, présente un défaut d’activité. Conclusion logique : « Ces enfants sont tellement sous l’emprise de leurs émotions qu’ils ne peuvent penser ». La cause des troubles bipolaires ne peut « encore » être identifiée par l’IRM et « le diagnostic relève plus de l’art que de la science ». Ce que l’on sait par contre, c’est que les enfants bipolaires perçoivent le monde sur un mode dramatique et dangereux.

Devant l’échec des médicaments, Max rencontre alors une spécialiste des thérapies comportementales et cognitives, une nouvelle batterie d’examens est effectuée, il passe un IRM et de nouvelles prescriptions lui sont administrées. Cette spécialiste, nous dit-on, redonne espoir aux parents. Peu à peu cependant, l’état de Max s’aggrave, il fugue, entend des voix, pense que sa mère veut l’empoisonner.

À sept ans et demi, il avait pris tellement de médicaments que l’« on ne savait plus s’ils l’aidaient ou s’ils lui étaient néfastes ». Les médicaments sont alors stoppés, mais ce fut pire, « les récepteurs dopaminergiques étaient à nu et beaucoup trop sensibles » ! Max parle sans cesse de mort et deux mois plus tard il saute par la fenêtre, passage à l’acte qui ouvre l’article. Max a écrit une lettre pour dire à qui il confie ses jouets et dire toute sa souffrance : « J’ai toujours envie de me tuer et c’est parce que je ne peux dormir la nuit, papa me fâche pour que je dorme, mais je n’y peux rien, c’est plus fort que moi, je ne sais pas qu’est-ce qui contrôle mais ce n’est pas moi. J’ai vraiment besoin d’aide… » Urgence donc. Max en réchappe.

À dix ans et, comme l’a soigneusement noté sa mère, il a pris 38 médicaments différents, pris beaucoup de poids, Max est une épave, une « ruine émotionnelle », cependant l’auteur ajoute que les parents ont enfin fait la paix avec les médicaments. Au cours de ces années, Max a fréquenté des écoles dont, à chaque fois, il est exclu en raison de ses crises et de ses passages à l’acte sur ses camarades. Ses parents trouvent enfin à le faire admettre dans une école spécialisée, privée et donc payante. Il est dit que les pratiques sportives (équitation, karaté) lui apportent quelque apaisement, mais un détail précieux se glisse dans le reportage : Max a rencontré un garçon très doux et très calme qui devient son meilleur ami.

Cet article grand public montre un exemple de prise en charge des enfants psychotiques aux USA. La part réservée à la psychothérapie est très modeste : une thérapie par le jeu sera proposée, thérapie qui semble d’inspiration kleinienne et elle s’interrompra à la suite du passage à l’acte de Max sur son thérapeute. La psychiatrie médicale et scientifique domine l’offre de soins. Les diagnostics, assortis de sentences prédictives, se démultiplient en une arborescence dont la base est occupée par le trouble bipolaire. À ce feuilletage diagnostique répondent des thérapeutiques qui s’ajoutent les unes aux autres. À ces errances répondent celles des parents qui sont renvoyés à un parcours semé d’embûches et à leur propre souffrance subjective.


Sortir de ses gonds - Claudine Valette-Damase – Foyer de Saint-Eloy-Les-Mines

n° 12


Sortir de ses gonds

Claudine Valette-Damase – Foyer de Saint-Eloy-Les-Mines


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Gontran met l’institution en état d’urgence. Accueilli depuis de longues années au foyer occupationnel, il a toujours été, aux dires des éducateurs, « gentil, aimable, tranquille ». Mais, tout à coup, un changement qu’aucun professionnel n’avait envisagé se produit, bien que sa psychose ait été diagnostiquée dès sa prime enfance.

Il se propulse de façon désordonnée de droite à gauche, de haut en bas. À la vitesse d’un éclair, il traverse l’institution, se précipite sur la route où il se couche, envahit l’espace de son corps, de ses grognements, de ses cris. Il hume et mordille, à la manière d’un chien de chasse, ses mains, ses bras, les vêtements qu’il porte à son cou. Il se jette sur les objets pour les effleurer ou les lancer avec violence devant lui. Il menace de se tuer avec un couteau. « On dirait un chien fou », dit un éducateur.

La fulgurance de sa présence affole son entourage ; Gontran angoisse celui qui l’approche. Cette urgence ne trouve ni lieu, ni lien pour se loger ; elle contamine l’ensemble des sujets accueillis et des éducateurs qui en ont la responsabilité. Une volonté surmoïque se manifeste dans l’équipe éducative sur deux versants : certains veulent qu’il parte ailleurs, « l’institution lui [étant] néfaste », et d’autres veulent l’apaiser en trouvant un sens à « ses comportements inhabituels qui le mettent et nous mettent en danger ».

Plusieurs éléments précédent ce déclenchement. La restructuration des activités du foyer a fait disparaître des portes, ouvrant ainsi des espaces sans frontières avec les couloirs. Le chien adulé de Gontran, qui vivait dans la famille de celui-ci, meurt ; depuis ce jour, il n’en n’a plus jamais parlé. « Le papa », c’est ainsi qu’il nomme son père, a des soucis de santé qui l’ont conduit à l’hôpital. Au-delà du sens donné à un tel renversement, la réunion clinique a dégagé le point d’acmé de cette urgence irréductible dans l’ouverture et la fermeture des portes qu’il exécute frénétiquement en grognant.

À la demande de l’éducatrice qui a le désir d’apaiser les débordements de Gontran, je le reçois, accroché à elle. C’est la première fois que je le rencontre, sans difficulté ; il accepte de s’asseoir et répète en crescendo toussénerve . Il est important de remarquer que, le concernant, le signifiant « énervé » circule à longueur de journée dans l’institution. Je tente de faire descendre ce ton qui ne cesse de monter afin d’éviter que le cri n’arrive. J’énonce alors, un à un, les prénoms des éducateurs, suivi de « énerve » : « Simon énerve », « Pascale énerve », « Joëlle énerve », etc. Il cesse immédiatement de parler, se met à rire, à dire non avec la tête à chaque prénom prononcé, puis il repart, pour un temps, apaisé.

À partir de cette rencontre, un lien se dessine, il vient seul, plusieurs fois dans la journée, me rencontrer. Chacun de ces moments freine son débordement. Mais un véritable changement s’opère lorsque devant ses arrivées intempestives, je décide de poursuivre ce que je suis entrain de faire, écrire, téléphoner, lire d’une voix monocorde. Gontran reste alors assis et ne bouge plus, me sourit, longtemps.

Un repérage clinique concernant son nom ouvre à ce possible. Le débordement pulsionnel qui assaille Gontran porte le nom de son symptôme écrit dans son patronyme, redoublé en partie dans son prénom.


S’orienter dans un moment de crise - Isabelle Capdeville – Podensac

n° 11


S’orienter dans un moment de crise

Isabelle Capdeville – Podensac


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Albert est un jeune adolescent de douze ans, accueilli depuis deux ans à l’hôpital de jour de Podensac, qui nous a mis au travail, particulièrement à l’occasion d’un « rendez-vous clinique », moment de formation au sein du Pôle Infanto-Juvénile du Service du Docteur Maryse Roy, avec notre invité Gil Caroz sous le titre : « S’orienter dans les moments de crise. »

Cette question était très aigue pour Albert, qui s’était exclu de tout lien social, en refusant brutalement d’aller au collège, lors d’un moment de crise que nous avions alors considéré comme un « moment de décision » et accueilli comme tel. Mais toute relation avec un autre restait pour lui potentiellement dangereuse et menaçante, toujours susceptible de provoquer une explosion violente. Nous nous étions demandés comment nous disposer, dans ces moments particuliers de crise, pour lui permettre de trouver une issue qui ne soit pas catastrophique.

Je vais évoquer une situation où nous avons pu, avec Albert, trouver une solution : Albert est dans le jardin où il s’agite, entraîne les autres, prêt à en découdre, comme souvent après ce qui lui paraît être une injustice dont il serait victime. Il s’empare soudain du balai de Sylvette et gesticule avec, menaçant ses camarades. Nous essayons en vain de récupérer cet objet frappeur. C’est alors qu’Albert fait une trouvaille qui va nous aider.

Il dit qu’il ne peut pas nous le rendre, car ce balai appartient à sa famille depuis plusieurs générations. Je saisis sur le vif cette proposition, en suggérant d’écrire cette merveilleuse histoire et d’en faire un article pour le Mad News, journal de l’hôpital de jour. Ce qu’il accepte. Nous montons écrire sous sa dictée « L’histoire du balai et du fusil et plein d’autres choses qui appartenaient à la famille B ». Il s’agit d’une histoire guerrière dans laquelle son ancêtre devient un héros. Albert choisit une police d’écriture, une mise en forme, et nous l’imprimons. Il en tire une certaine fierté, non feinte.

La première fois que le balai est apparu, c’était avec Roger B, en 1856. Et il a servi à tuer en 1860 le Herr General des allemands quand il partait à la conquête de l’Allemagne. Les soldats du Herr General ont attaqué Roger mais avec un fusil il avait réussi à faire le fusil mitraillette et qu’aujourd’hui plus personne n’a réussi à refaire. Et quand il est revenu en héros, il était acclamé par tous les gens et il dit : « je vais laisser leur pays ». Signé Albert.

Le passage à l’écriture de son histoire a-t-il pu le dégager ce jour-là de ce moment de tension, en le séparant de ce à quoi il se trouvait soumis ? En saisissant cette petite invention, et en s’appuyant sur le réseau que nous avons essayé de créer autour de lui, ne lui avons-nous pas permis de trouver une petite solution, celle de « la clémence de Roger » ?

Toujours est-il qu’aujourd’hui, notre manière de le voir, le fait d’avoir écrit sur son cas, toute cette réflexion à plusieurs, sont autant de choses qui semblent avoir eu des effets sur Albert. Il est plus apaisé, plus humanisé, et il commence à retourner à l’école, avec la nouvelle institutrice…


L’urgence comme réponse - Jean-Pierre Klotz – Bordeaux

n° 10


L’urgence comme réponse

Jean-Pierre Klotz – Bordeaux


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Le psychanalyste est réputé plus attentiste qu’urgentiste. Imagerie liée à la passion de sa disparition qui anime ses contempteurs, sans omettre les innombrables qui confondent sa gloire et son enterrement. L’urgence est pourtant au plus proche de ce qu’il est. L’attente ne vise qu’à produire ses conditions. Toute latence est faite pour en déchaîner l’instant aigu où il n’y a plus à différer. L’acte a certes moins pour résultat d’éteindre la pression que de la déplacer, de la relancer, de la manier ou de permettre au sujet de muter vers du plus vivable. Car son extinction définitive ne pourrait en être que mortelle.

Je me contenterai ici de piquer une référence ne cessant de scander l’enseignement de Lacan de bout en bout, même si son invention ne visait pas l’expérience analytique proprement dite : la fonction de la hâte, introduite par le jeu logique des trois prisonniers avec l’offre à eux faite de se libérer, solution impossible à déduire hors de son inclusion dans le procès. Le résultat pratique du jeu mis effectivement en œuvre démarque cette solution parfaite. Il l’approche et la réitère avec ce qui reste dans l’expérience. Le cas d’urgence ne peut que résonner pour qui s’inspire de Lacan avec la hâte ainsi mise en fonction.

Une certaine ambiguïté subsiste, de cette urgence qui ne se sort pas d’elle-même, qui ne cesse d’inclure de l’inextinguible. Celle-ci se retrouve dans la pression de l’Autre (social en l’occurrence), sommant de trouver des solutions faisant table rase de ce qui là émerge. Il s’agit pourtant de ne pas systématiquement la lever, pour laisser un espace au sujet. Si le psychanalyste est là dans son élément, sa pratique du cas d’urgence le pousse à y agir sans l’étouffer, sans méconnaître le contexte et sans s’en laisser submerger. Tâche aiguë, où une mise en œuvre plurielle (la pratique à plusieurs) peut ouvrir à aussi plus de réalisme, celui que je n’hésiterai pas à qualifier de symptomatique. Trouver le symptôme nouant le sujet avec du réel de façon plus vivable suppose de prendre là l’urgence comme une opportunité. Mais il ne peut s’agir d’adopter une position d’éradication.

J’associerai une phrase plusieurs fois citée par Jacques-Alain Miller, apparemment loin du sujet, sinon par le fait qu’elle concerne aussi l’urgence : la formule formidable d’Henri Queuille, Président du Conseil de la ive République, il y a soixante ans : « Il n’y a pas de problème qu’une absence de solution ne permette de résoudre. » Rien n’est plus évocateur pour nous. Ne pas tout ramener au couple problème/solution, dans cet ordre, comme a pu le dire Jean-Claude Milner. Une urgence est moins un problème qu’une solution imposée par le sujet, à l’inverse de ce qu’on imagine, voire impose souvent comme abord universalisant. Tout l’enjeu est de faire émerger quelque chose de la question, pour contribuer à une meilleure subjectivation de la réponse.

Le cas d’urgence est en fait le pain quotidien (plus ou moins) secret du psychanalyste : il vaudrait mieux qu’il ne l’ignore pas lui-même, si les autres ne veulent rien en savoir. Il n’a pas tout son temps, même s’il ne peut que récuser les normes évaluatrices du temps de l’Autre où on ne cesse de vouloir l’enfermer. Comme tel, il n’est pas moins à sa place dans une pratique à plusieurs où le pluriel permet de coincer des bouts de réel de façon moins trompeuse que d’autres, pour peu que Lacan et ceux qui savent prendre son vent soient passés par là.


Un lien inédit avec la diversité - Véronique Servais-Poblome – Le Courtil

n° 9


Un lien inédit avec la diversité

Véronique Servais-Poblome – Le Courtil


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Voici un témoignage surprenant de la part de ce jeune adulte pour qui le symbolique est réel.

De parents sdf – un père qui a fait de la prison et une mère qu’il ne voit plus –, Christian est traversé par le langage. Récemment convoqué par le tribunal pour une affaire de « mœurs », il me dit : « J’ai été au tribunal pour une affaire de mor. Ma mère est morte… Quelqu’un a tué ma mère… J’ai tué ma mère. » Ce jour-là, j’ai pu transmettre ses propos à l’équipe ; je leur ai dit aussi que j’avais suffisamment travaillé pour aujourd’hui et suis rentrée chez moi. En fait, son témoignage m’a profondément touchée.

Ce jeune, qui n’a pour seul horizon la prison ou la rue – c’est ce qu’il dit lui-même –, a trouvé à se loger dans un lieu autre, un lieu d’abri et de traitement, comme le Courtil. Une institution spéciale, d’orientation analytique, dans laquelle les intervenants sont perpétuellement en formation : ne sachant pas, nous cherchons, nous ratons, nous trouvons parfois, pour un temps.

Hors-discours, hors lien social, il apparaît qu’au Courtil, Christian se bricole un lien inédit avec la diversité qu’offre le travail à plusieurs. Le réel est là, toujours : hallucinations, exigences, injures, intrusion dans le bureau, blocage de la porte du bureau, matériel cassé, ravage oral (nourriture, cigarettes, crachats), ravage de l’objet (argent ou appropriation de ce qui n’est pas à lui). Cependant, ce réel est devenu moins massif, plus diffracté, occasionnel.

Christian est agressé, comme il le dit. Agressé par une présence, un regard ou un mot qui sont faits de jouissance. Il n’y comprend rien. Sauf si nous nous en tenons à un minimum de réglage de l’Autre que nous incarnons : lever à telle heure, douche, repas à telle heure, activités choisies du centre de jour (recopiage de recette, Monopoly, Badminton), cigarette distribuée aux fumeurs quatre fois par jour, week-ends en famille d’accueil, semaine au Courtil. Moins nous nous décalons de ce réglage qu’il a fallu, au cours du travail avec lui, épurer, et qu’il faut sans cesse continuer à épurer, moins l’appel se fait pressant. Je me souviens d’une fois, il n’y a pas si longtemps, où j’ai dû m’y opposer de manière décidée, en acceptant les injures, ce qui lui a permis après de s’effondrer, car délesté d’un trop : il a pu alors se mettre à pleurer comme un petit enfant.

L’appel se faisant moins pressant, il parvient maintenant de lui-même à s’éloigner du brouhaha ambiant : il passe une porte pour se retrouver de longs moments dans une salle d’attente, un lieu de passage entre le lieu de vie et l’extérieur, près des bureaux du secrétariat et de consultation. Il y prend son repas, sans le gros tube de mayonnaise, mais avec une petite pyramide de mayo sur un coin de l’assiette, une serviette. Quand je le croise, l’échange, s’il y a, est bref, juste un « bonjour », ou une date faite de chiffres.