Programme des journées

PROGRAMME DES JOURNÉES du RI3

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SAMEDI 23

ACCUEIL à partir de 11 H


14 h : OUVERTURE

Judith Miller, présidente de la Fondation du Champ freudien


INTRODUCTION

Par Philippe Lacadée (La Demi-lune) et Daniel Roy (Podensac)

Séquence présidée par Jean-Robert Rabanel


14 h 45 – 15 h 45

Marie-Hélène BROUSSE, psychanalyste à Paris

« Le temps : un autre nom du réel ? »

Bruno de HALLEUX – Antenne 110

« Du cristal de l’urgence au cristal de la langue »

Séquence présidée par Dominique Holvoet


15 h 45 – 16 h 15

PAUSE


16 h 15 – 17 h 15

Virginio BAIO, psychanalyste à Livourne (Italie)

« Une urgence tranquille »

Guy POBLOME – Le Courtil

« S’extraire de l’urgence »

Séquence présidée par Christiane Alberti


17 h 15 – 18 h 15

Jacques BORIE, psychanalyste à Lyon

« Urgence et acte »

Zoubida HAMMOUDI – Nonette

« Bob ou le cristal à l’état brut »

Séquence présidée par Jean-Pierre Deffieux


20 h

LA SOIRÉE

Dégustation, repas, musique, danse, …

(Inscription préalable)


DIMANCHE 24

9 h – 12 h

Les 7 ateliers du RI3

42 intervenants

1- POINTS DE RUPTURE

2- « ON NE SAIT JAMAIS À L’AVANCE »

3- QUAND LA PERTE EST UNE CATASTROPHE

4- LES DÉLAIS DE LA RÉPONSE

5- EFFETS DE PRÉCIPITATION

6- ÇA FAIT VIOLENCE

7- CONSTRUCTIONS EN URGENCE

12 h – 13 h 30

Le Repas du Dimanche

(inscription préalable )


13 h 30 – 14 h 30

« L’urgence de la psychanalyse »

Laure Naveau, psychanalyste à Paris

Bernard Seynhaeve, A.E., psychanalyste à Lille

Séquence animée par Philippe La Sagna


14 h 30 – 15 h 30

« Cristaux d’urgence »

avec les responsables des Institutions du RI3

Séquence animée par Alexandre Stevens


15 h 30

Conclusions

Maryse Roy – L’Île verte

Jean-Robert Rabanel, président du RI3

L’urgence de la réponse - Dominique Vendée / Marie-Agnès Macaire – ITEP Bellefonds

n° 8


L’urgence de la réponse

Dominique Vendée / Marie-Agnès Macaire – ITEP Bellefonds


Le feuilleton préparatoire aux Journées des 23-24 janvier attend vos textes aux adresses

danielroy@wanadoo.fr

herve.damase@orange.fr

Il y avait urgence à dire, urgence à répondre, urgence à faire taire l’insulte. Karim, pour ce faire, étranglait les autres. L’insulte lui arrivait de l’autre, provocante, insupportable. C’en était trop, cela se répétait plusieurs fois par jour. Pour la faire taire, il étranglait vraiment, avec toute la force, l’intensité inouïe que cette urgence provoquait dans son corps d’enfant de huit ans. Les adultes, effrayés, désemparés, sachant pertinemment qu’aucune parole n’aurait l’effet escompté, ne savaient plus comment l’arrêter. Pour eux aussi l’urgence pressait.

Alors, on avait recours à l’autorité, celle du chef de service : c’est un homme, il doit pouvoir séparer les combattants. Il a l’autorité, il doit pouvoir la faire valoir auprès de ce petit être que rien ne semble pouvoir arrêter. Or, les adultes savaient aussi que, tout chef de service qu’il soit, cet homme ne pouvait faire valoir son autorité sur un enfant pour lequel le Nom du Père n’opère pas. Dans une institution, l’autorité se présente pourtant sous la forme du directeur ou du chef de service. Mais ceci n’est valable que pour les névrosés que sont les adultes qui entourent les enfants.

Ceci dit, Karim se retrouvait presque tous les jours dans le bureau du chef de service, plus ou moins puni, vissé sur une chaise en attendant que la crise se calme, qu’il reprenne ses esprits, qu’il puisse retourner dans son atelier ou en classe. Le risque encouru par une telle pratique est que ce chef de service devienne pour Karim un Autre persécuteur, voire un Autre jouisseur. Ce qui ne tarda pas à arriver. Si Karim ne se jetait pas sur lui pour l’étrangler, il le « traitait », l’injuriait, refusait d’aller dans son bureau. Ce chef devenait la figure d’un surmoi féroce.

Or un jour, Karim arrive à sa séance d’orthophonie avec deux livres qu’il apporte de l’atelier de son éducatrice. Il s’agit de TomTom et Nana et un autre. Dominique, l’orthophoniste, savait que le chef de service appréciait la littérature enfantine. Ils en avaient parlé ensemble à l’occasion d’une demande de financement pour améliorer le stock de livres. Pour elle, les livres sont un outil de travail, que ce soit au niveau du sens du récit, de l’objet à manipuler, ou de la voix qui lit. Elle dit alors à Karim que Monsieur L. aime les livres et qu’à l’occasion il peut les lui montrer.

La circulation des livres va ainsi commencer. Chaque vendredis, Karim en prend un dans le bureau de Dominique et va le montrer à Monsieur L. Ils le regardent ensemble, puis Karim le dépose dans le bureau et Monsieur L. le lui rend ensuite afin qu’il le rapporte à son point de départ. Les livres circulent. Le chef de service est ainsi devenu un partenaire possible pour Karim, quelqu’un qui aime les livres, comme lui. Il accepte mieux d’aller se calmer dans son bureau. Il faut reconnaitre que cela n’arrive plus très souvent, car il ne fait presque plus de crises.

Récemment, Dominique avait un nouveau livre. C’est l’histoire d’un enfant qui ne peut ni lire ni écrire et dont le père se demande ce qu’il va devenir. Or Karim, malgré un très grand désir, ne sait toujours pas lire. Après avoir entendu cette histoire, Karim dit : « C’est celui-là que je veux aller porter à Monsieur L. » À suivre…


Le cristal de l’urgence - Daniel Roy

n° 7


Le cristal de l’urgence

Daniel Roy


Le feuilleton préparatoire aux Journées du 23-24 janvier s’interrompt jusqu’au 4 janvier, date à laquelle il reprendra de plus belle,

en particulier grâce à vos textes envoyés aux adresses

danielroy@wanadoo.fr

herve.damase@orange.fr

Nous avons choisi pour faire annonce des prochaines Journées une œuvre de Jean Sabrier, artiste bordelais, présentée en 1996 au Musée Bonnat de Bayonne. Jean Sabrier a tenu à composer lui-même l’affiche et le bulletin d’inscription, sur lesquelles un énigmatique cristal liquide pèse de toute sa présence au milieu d’œuvres picturales du XVe siècle espagnol et du quattrocento italien.

Voici comment il le présente : « La pièce Cristal liquide se compose d’un compresseur, d’un détendeur et d’un évaporateur qui refroidissent une châsse transparente. Un mazzocchio, fait de 192 facettes d’eau gelée collées entre elles par de l’eau, est en suspension dans le volume transparent de la châsse. Ce mazzocchio est absorbé par l’évaporateur du système réfrigérant qui le maintient à une température proche du point triple (température où l’eau est à la fois solide, liquide et gazeuse). Sublimé devant St Martin partageant son manteau du Maître du Musée Bonnat (Aragon, XVe siècle), le mazzocchio disparaît sans fondre. Au troisième plan : Tête de Christ mort école venitienne XVe siècle et Vierge à l’Enfant tenant une grenade de l’école de Sandro Botticelli. »

Il nous a intéressé que ce cristal soit si intimement lié à sa machine qu’il ne puisse subsister sans elle et que sa subsistance soit une limite entre trois états de la matière, cristallisation, liquéfaction, évaporation. Il nous a intéressé aussi que ce cristal « sublimé » soit plongé au cœur des représentations les plus exquises de l’amour maternel, de l’aide samaritaine et de la marque pathétique de la mort sur le corps.

Ces trois représentations ont en effet longtemps été au cœur du lien social tissé dans nos sociétés occidentales et en particulier en ce qui concerne les soins apportés aux malades. Toujours efficaces à leur place d’idéaux, ces représentations sont celles que nous devons traverser pour n’en être pas encombrés dans l’exercice de notre fonction auprès des enfants et adolescents que nous rencontrons en institution.

Avec le commentaire de l’apologue de St Martin et de son manteau, publié dans la revue Mental n°7, Jacques-Alain Miller revisite « la réponse de la bienveillance » que Lacan a déjà explorée dans son séminaire L’éthique de la psychanalyse. Nous suivrons ici le commentaire de J.-A. Miller, qui nous enseigne sur les champs qui s’ouvrent selon nos modes de réponse à l’urgence.

Il rappelle en premier lieu que Lacan met d’abord en valeur le caractère duel, imaginaire, de l’altruisme tel qu’il est illustré par cet apologue, et le fait que « mon égoïsme se satisfait fort bien d’un certain altruisme, de celui qui se place au niveau de l’utile » (Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, p.220). Mais « le pivot de l’apologue tel que Lacan le commente », c’est que Saint Martin interprète la demande silencieuse du mendiant qui est nu au niveau du besoin. Mais J.-A. Miller ajoute qu’un espace infini s’ouvre si l’on ne prend pas la demande au niveau du besoin, et si on implique « une Autre satisfaction ». C’est ce que Lacan fait surgir : « Peut-être au-delà du besoin de se vêtir, le mendiant mendie-t-il autre chose, que Saint Martin le tue ou le baise ». Et J.-A. Miller précise que l’on trouve cette idée de pouvoir interpréter au niveau d’une Autre satisfaction dans le principe de certains mots d’esprit relevés par Freud (en particulier le fameux « saumon à la mayonnaise »).

Pour nous, nous avons dans cette indication une précieuse boussole pour notre mode de réponse aux « cas d’urgence » : il y a des mots qui permettent des déplacements. « On pourrait avec l’apologue de St Martin faire des histoires drôles, inventer quelque usage divertissant de l’étoffe… » (Mental, p.19). Mais nous sommes souvent confrontés à des moments où ce qui se présentifie est situé au-delà de ces déplacements, et c’est là où Lacan amène la question de la jouissance. C’est précisément cette question que la réponse de la bienfaisance empêche de poser

Ce rapport aux objets de la pulsion, au-delà du principe de plaisir, qui surgit à l’occasion pour les enfants et adolescents autistes et psychotiques, en tant que nous les accueillons, nous convoque au plus près de « notre propre méchanceté ». En ce point l’impératif de la charité ne peut que générer son « contrecoup agressif ». Et J.-A. Miller précise que dans ces histoires drôles de Freud, nous ne sommes pas dans une atmosphère de charité, de don : il s’agit de prêts, cela n’a rien d’universel. Nouvelle indication : nul besoin de « donner » de notre temps, de notre cœur, de notre talent, de notre manque, quelques prêts suffiront, le temps pour les sujets que nous rencontrons d’en faire usage pour contrer, ici et maintenant, l’impact de la pulsion de mort.




Urgence de la poésie- I - Urgence de l’agir - Philippe Lacadée – La Demi-lune

n° 5


Urgence de la poésie

I- Urgence de l’agir

Philippe Lacadée – La Demi-lune


Je propose de situer en trois temps l’urgence du vivant dans son rapport à la langue : urgence de l’agir I, le geste de rupture II, urgence du verbe III.

« Moi pressé de trouver le lieu et la formule », écrivait Arthur Rimbaud à la fin de sa poésie Vagabonds1. Lui, qui écrivait les dissertations qu’on lui demandait de faire à l’école en deux langues, une langue vivante, le français, qui occidentalisait sa « vraie vie », et une langue morte, le latin, aurait bien su nous dire de ne pas oublier l’étymologie d’urgence. Urgens, de Urgere, pousser, presser, dit bien ce qui de la volonté obscure de jouissance est en jeu dans le réel, quand justement elle ne trouve pas à s’arrimer à la pulsion et son objet séparable.

Le petit tour du circuit de la pulsion, autour d’un objet de l’Autre, mais séparé de l’Autre, n’est pas l’errance pressante de certains de nos adolescents psychotiques qui ne s’arriment à rien. Ils sont là sans s’articuler au domicile fixe de la langue, passant à l’état de SAF, « sans Autre fixe », sauf celui de la jouissance qui, au lieu de lui faire logis, n’a de cesse de le poursuivre du dehors. De ne pas s’articuler à cette langue, de ne pas user de la première figure de rhétorique, apparue chez le petit-fils de Freud, porte ouverte de la langue de l’Autre, selon la paire ordonnée du Fort/Da, accompagnée d’un sacrifice automutilatoire incarné non pas dans sa chair mais dans un objet, la bobine, c’est eux-mêmes comme bobines désarrimées qui courent, errent dans la langue. D’être ainsi hors-discours, ils brisent les vitres qui ne leur offrent aucun cadre sur lequel prendre appui pour se voir ailleurs, au dehors, libre de l’Autre qui ne cesse de leur refléter leur être insupportable. Le mur de la langue trop mutilante, qui ne s’ouvre pas pour eux sur le manque-à-être, les pousse à trouer nos murs, quand ceux-ci viennent à donner trop de corps à l’en-trop de jouissance dans laquelle ils se sont emmurés.

Le poète, lui, se dit être « pressé de trouver le lieu et la formule ». Pour cela, il prend appui sur le cadre d’une fenêtre, qu’il n’hésite pas à nommer « distraction vaguement hygiénique ». Mais, de cette fenêtre, il trouve le lieu d’une formule possible, celle de se séparer d’une part de lui-même. De cette part prise dans le désir de l’Autre, que ce soit le désir de sa mère ou celui du « satanique docteur » qui veut s’occuper de lui, en effet, il se sépare, en prenant appui sur le cadre de la fenêtre, point d’où, fiction nécessaire et fixion réelle, il se voit errant sur les chemins de campagne qui ne le mènent pas à la Rome du désir mais à l’arôme de la nature où il se sent, au nom de sensations immédiates, « heureux comme avec une femme »2. Ainsi, cette « liberté libre », qu’il dit avoir trouvée, structure la pantomime de cette jouissance errante, toujours Autre, indicible, de refuser à nouer son vivant à la langue articulée à l’Autre et qui lui ouvre la porte d’« Une Saison en enfer ». Sans le secours du discours établi, il se met en état d’urgence, comme trafiquant d’armes, et non plus de son âme de poète, toujours en recherche de « trouver une langue » pour abriter ce à quoi il tenait plus que tout : « un dérèglement de tous les sens ». Il trouva alors la formule, en se soutenant de cette fiction : « être le fils qui manque au soleil », soit « le nègre blanc ». Sa quête trouva ainsi son lieu de jouissance en son corps même, errant sous le soleil africain, jusqu’à y perdre, non sa bobine, mais un morceau de son corps si utile à la marche.

  1. Rimbaud A., « Vagabonds », Œuvre-vie, éditions du centenaire, Arléa, 1991, p.349.
  2. Rimbaud A., « Sensations », Œuvre-vie, op, cit., p.125.

La crise financière - Jacques-Alain Miller

n° 4


La crise financière

Jacques-Alain Miller


Le 11 octobre 2008, l’hebdomadaire Marianne publiait une interview de Jacques-Alain Miller sur la crise financière. Il nous a aimablement autorisé à la publier dans notre « feuilleton » et nous l’en remercions. Nous y trouvons des indications précieuses sur ce qu’est une « crise » et cela nous intéresse. J’en relèverai une : la sortie de la crise nécessite une reconstitution du sujet-supposé-savoir. Nous pouvons nous demander quelles formes cette reconstitution peut prendre dans nos institutions auprès de sujets psychotiques. Pour ma part, je mettrai cette recommandation en lien avec celle de Lacan dans son « Allocution sur les psychoses de l’enfant » (Autres écrits, p. 362) : « Que si enfin la question se pose d’une institution qui soit proprement en rapport avec ce champ de la psychose, il s’avère que toujours en quelque point à situation variable y prévale un rapport fondé à la liberté ». (D. Roy)

1/ Comme le rappelle l'étymologie, il existe des affinités entre le mot crise et le mot critique. La crise fait appel au jugement, mais c'est surtout un point de bascule, un peu comme la maladie qui peut conduire à la mort ou à la guérison. Pour le psychanalyste, que signifie avant tout ce mot de crise ?

Le psychanalyste est ami de la crise. Entrer en analyse constitue toujours pour le sujet un moment critique, qui répond à une crise, ou en révèle une. Seulement, une fois commencée, l’analyse est un travail : foin des crises ! Les crises de larmes ? on attend que ça passe. Les crises d’angoisse, voire de panique ? on les désamorce. Les crises de folie ? on évite de les déclencher… En un autre sens, chaque séance est comme une petite crise, qui connaît paroxysme et résolution. Bref, il y a crise, au sens psychanalytique, quand le discours, les mots, les chiffres, les rites, la routine, tout l’appareil symbolique, s’avèrent soudain impuissants à tempérer un réel qui n’en fait qu’à sa tête. Une crise, c’est le réel déchaîné, impossible à maîtriser. L’équivalent, dans la civilisation, de ces ouragans par lesquels la nature vient périodiquement rappeler à l’espèce humaine sa précarité, sa débilité foncière.

2/ Comment interprétez-vous la peur de perdre son argent ? Tenir à son argent, cela-t-il le même sens pour un petit épargnant et pour un milliardaire ?

Il m’est arrivé jadis de recevoir durant quelques semaines un patient qui était milliardaire, un rien maniaque, et qui m’annonçait régulièrement en riant qu’il avait gagné ou perdu un million de dollars le matin même en spéculant sur les monnaies. Le prix de la séance, c’était pour lui une sorte de pourboire, ça n’existait pas. Il a fini sur la paille. Il est d’autres types de riches, économes, voire avares, et plus avisés. Mais si vous êtes vraiment riche, vous êtes plutôt inanalysable, car vous n’êtes pas en mesure de payer, de céder quoi que ce soit de significatif : l’analyse vous glisse dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard. Le « petit épargnant » ? épargner, accumuler, c’est sacrifier le désir, ou au moins l’ajourner. La cassette d’Harpagon, c’est de l’encaisse-jouissance, de la jouissance gelée. L’argent, c’est un signifiant sans signification, qui tue toutes les significations. Quand on se voue à l’argent, la vérité perd tout sens, on n’y voit qu’un attrape-nigaud.

3/ L'appât du gain, la volonté d'amasser des sommes telles qu'elles en deviennent irréelles a-t-elle selon vous à voir avec l'angoisse de la mort ?

Oui, le pousse-à-l’épargne spécule ouvertement sur la mort, la peur des maladies, le désir de se perpétuer dans sa descendance. Mais il y a aussi le pousse-au-crédit, à la consommation immédiate, à la dépense effrénée. Et, troisièmement, il y a l’argent pour l’argent, le pur plaisir de posséder, le pousse-au-plus. Mort, jouissance, et répétition, ce sont les trois face d’une pyramide dont la base est donnée par la nature inconsciente de l’argent : celui-ci est de l’ordre de l’objet anal. Qu’est-ce qu’on aperçoit dans ce moment de vérité que constitue une crise financière ? que tout ça ne vaut rien. – que l’argent, c’est de la merde, quoi ! Voilà le réel qui déconcerte tous les discours. On appelle ça, poliment, « les actifs toxiques »… Benoît XVI, toujours vif, n’a pas tardé à exploiter la crise financière : ça prouve bien, a-t-il dit, que tout est vanité, et que seule la parole de Dieu tient le coup !

4/ Cette crise comporte une forte dimension psychologique Qu'est-ce qui explique selon vous ces mouvements de panique, qu'on relève en particulier avec les secousses des marchés boursiers ? Qu'est-ce qui les déclenche, et comment peuvent-ils être apaisés ?

Le signifiant monétaire est un semblant, qui repose sur des conventions sociales. L’univers financier est une architecture de fictions dont la clé de voûte est ce que Lacan appelait un « sujet supposé savoir », savoir le pourquoi et le comment. Qui joue ce rôle ? Le concert des autorités, d’où parfois se détache une voix, Alan Greenspan, par exemple, en son temps. Là dessus se fondent les anticipations, et anticipations d’anticipations, des opérateurs. Tout cet ensemble fictionnel et hyper-réflexif tient par « la confiance », c’est à dire par le transfert au sujet supposé savoir. Si celui-ci s’effondre, il y a crise, débâcle des fondements, ce qui entraîne logiquement des effets de panique. Or, le sujet supposé savoir financier était déjà très délité, parce qu’on avait dérégulé à tout va. Et on l’avait fait parce que la finance croyait, dans son délire d’infatuation, pouvoir se passer de la fonction de sujet supposé savoir. C’était croire au père Noël. Premier temps : les actifs immobiliers deviennent des déchets. Temps 2 : de proche en proche la merde envahit tout. Temps 3 : gigantesque transfert négatif à l’endroit des autorités, l’électrochoc du plan Paulson loupe. Non, la crise durera tant que l’on aura pas reconstitué un sujet supposé savoir. Cela passera à terme par un nouveau Bretton Woods, un concile chargé de dire le vrai sur le vrai.


Un après-midi à Brive - Michèle Astier

n° 3


Un après-midi à Brive

Michèle Astier


Dans la Lettre mensuelle de novembre dernier, Maryse Roy, Daniel Roy et Philippe Lacadée disent ce que le titre des prochaines journées du RI3 doit à la « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » de Lacan, publiée dans les Autres écrits et sur lequel Jacques-Alain Miller est revenu à plusieurs reprises dans son cours. Lacan se montre là préoccupé par les cas d’urgence.

À la lecture de ce texte, nous sommes frappés par la tension, concernant la cure, entre historisation et cas d’urgence. Si la première renvoie à la structure de discours qu’introduit l’hystérie avec l’invention de l’inconscient freudien, le second relève d’un réel particulier. La psychanalyse traite d’abord l’urgence subjective par une historisation/hystérisation – d’où ce terme que forge Lacan d’hystorisation –, avec l’association libre dans le transfert, qui permet une articulation signifiante de ce qui a fait irruption et qui ouvre la perspective d’un nouage entre savoir et vérité. Mais cette voie bute sur une difficulté, et l’urgence fait retour au point où le registre de la vérité trouve sa limite. L’articulation ne suffit pas à traiter le réel et ses effets de jouissance, les signifiants de l’histoire ne permettent plus de border l’impossible devant lequel se trouve le sujet. Comment dès lors traiter ces surgissements qui se présentent sous les espèces de l’urgence ? Le RI3 aborde le problème non à partir de la cure, mais de ce qui se rencontre dans l’accompagnement de patients en institution, rencontre avec ce « trop » que nous indique l’argument des journées.

La réunion de travail qui s’est déroulée dans la délégation de Brive-Tulle de l’ACF-Massif-Central le 31 octobre dernier a donné un premier aperçu de la diversité des cas et des réponses possibles. Voilà qui est extrêmement précieux en ce temps qui est le nôtre et qui pousse à l’urgence, comme l’a introduit Jean-Pierre Rouillon qui animait l’après-midi, avec ces commandements de toujours plus, toujours plus vite, et qui pousse des sujets sur le versant de la pulsion de mort. Il convient également, insistait-il, de se repérer entre urgence sociale et urgence subjective.

Les cas présentés, issus pour une part d’une institution d’orientation lacanienne, le CTR de Nonette, et pour l’autre part d’un classique service de consultation, ont fait état d’interventions qui n’en passent pas par l’histoire du sujet et de sa famille, mais qui s’appuient strictement sur la structure. Les quatre interventions ont été largement discutées. Elles ont fait entendre par quels détours un accompagnement orienté peut aboutir à une séparation d’avec l’objet voix, présent de toute évidence dans ce gadget qu’est le téléphone portable (Zoubida Hammoudi), ou qui anime, derrière l’image, un conflit entre deux pensionnaires (Hervé Damase). Dans un service de consultation, le passage obligé par un rendez-vous téléphonique introduit une première temporalité, puis c’est en passant par un certain maniement du signifiant au niveau de la lettre (Gabriel Chantelauze) et un désir décidé (Nadine Farge) qu’un écart sera obtenu. Autant de situations où il a été possible de faire passer la précipitation à une autre temporalité (mise en suspens, anticipation, lecture après-coup). Se faire partenaire du sujet a eu dans chaque cas effet de civilisation.

Ces quelques notes ne prétendent pas rendre compte de la richesse de cette séance de travail qui donne un avant-goût de ce que sera le rendez-vous de Bordeaux en janvier prochain. Puissent-elles susciter le désir d’en entendre et d’en lire davantage !


« Traitement par l’urgence» - Daniel Roy – Podensac

n° 2



« Traitement par l’urgence»

Daniel Roy – Podensac


« Le traitement par l’urgence des insolubilia fait souvent merveille. Je le dis aussi aux collègues du RI 3 qui seront en colloque à Bordeaux sur les « cas d’urgence ».

Jacques-Alain Miller – Journal des Journées n°64 – 1er décembre 2009

Voilà ce que nous lisons dans le point 5 de l’ « Agenda au 1er décembre » du JJ 64 sous la plume de Jacques-Alain Miller. Indication précieuse qui nous est donnée, boussole pour nos travaux, léger déplacement … qui change la perspective, et fait découvrir des paysages nouveaux.

Je voudrais commencer à les explorer. Nul doute que cette notule, à nous adressée, suscite d’autres remarques pour Le feuilleton.

1- Au traitement de l’urgence, J.A. Miller substitue le traitement par l’urgence. D’entité morbide à éradiquer, nécessitant des « prises en charge » adaptées, pour reprendre les ritournelles en vigueur, l’urgence se présente alors soudain comme la mobilisation en acte de toutes les forces en présence. À ce moment de « simplification mortelle » que nous évoquons dans l’argument des Journées, en quoi consiste l’urgence, cette formule oppose, par un retournement dialectique, un usage de l’urgence pour y faire surgir une issue qui n’y était pas d’évidence.

2- Oui, il y a des insolubilia, des cas et des moments où ça ne se dénoue pas, où ça ne se dissipe pas, où ça ne se détache pas, où ça ne s’acquitte pas, où ça ne se dissout pas, où ça ne se résout pas (pour faire résonner les occurrences du verbe latin solvo). Nous connaissons ces cas et ces moments où l’hétérogénéité du signifiant et de la jouissance est poussée à son paroxysme, au moment même où elle s’abolit, et prend possession de l’imaginaire des corps. Il n’y a pas de solution : donc, acte.

3- « Le traitement par l’urgence fait souvent merveille » : je ne l’entends pas comme un vœu, un souhait, voire une promesse, mais comme un constat. C’est maintenant, ou jamais, que cela se traite : voilà la merveille.